Dossier : Le suicide
 
 
Le suicide des jeunes
Fuir une réalité intolérable

Le suicide est la seconde cause de mortalité des 15/25 ans après les accidents de la route. Pourquoi se suicide-t-on à l'âge de tous les possibles ? " L'adolescence, selon Françoise Dolto, est peut-être la période la plus douloureuse de la vie. C'est un moment où l'être humain est très fragile : découverte de soi, premières expériences sociales, sexualité, révolte, quête d'identité… "

Avec environ 800 décès par an, et cinquante fois plus de tentatives non-mortelles, la France connaît, depuis le milieu des années 70, une inquiétante progression du phénomène suicidaire chez les moins de 25 ans. La première question réside dans le dépistage : pourquoi se suicident-ils ? Qui sont-ils ? Existe-t-il un profil type de jeune suicidant ? Non, bien sûr. Selon une enquête de l'Inserm réalisée en 1994 auprès de 12 000 adolescents scolarisés de 11 à 19 ans, un quart d'entre eux avaient des idées suicidaires. Idée ne veut pas dire passage à l'acte, mais elle est récurrente chez des jeunes en détresse, cherchant désespérément à se soustraire à une réalité jugée invivable. " C'est un sentiment de non-existence, ou plutôt une revendication existentielle (vouloir exister autrement), bien plus qu'une néantisation de soi, qui pousse ces jeunes à l'acte suicidaire, explique Xavier Pommereau, psychiatre, responsable de l'unité Médico-Psychologique de l'Adolescent et du Jeune Adulte (Centre Abadie, CHU de Bordeaux).

Quand un adolescent dit vouloir mourir, disparaître, c'est-à-dire littéralement cesser de paraître, il espère en finir avec ses difficultés dans l'espoir secret d'un changement d'état radical dont il n'a pas pleinement conscience. " D'où l'importance, lors d'une consultation chez le médecin, face à un jeune en difficulté, de lui demander s'il a des idées noires, s'il pense au suicide, s'il a déjà fait des tentatives. " C'est un impératif absolu, ajoute Xavier Pommerau. Offrir à un adolescent la possibilité d'en parler permet de le reconnaître dans sa souffrance et n'est absolument pas, comme on le croit souvent, une incitation à un acte auquel l'adolescent n'aurait pas pensé. "

Des tentatives jamais anodines

La difficulté du diagnostic réside dans le fait que très peu de ces jeunes sont affectés de maladies mentales identifiables, ils sont plus anxio-dépressifs que dépressifs proprement dit. " Une prise en charge de ces jeunes ne saurait se réduire à une simple prescription de médicaments psychotropes. Elle doit nécessairement intégrer un travail psychique en profondeur, de type psychothérapie, pour les aider à prendre conscience des soubassements de leur mal-être.

" Car, si le facteur déclenchant est souvent une rupture amoureuse ou un examen raté, ces événements sont le catalyseur de traumatismes infantiles enfouis ou de dysfonctionnements graves (flou des limites et des repères, dépendance à un parent excluant l'autre, etc). C'est pourquoi une prise en charge adaptée après une tentative de suicide est si essentielle, mais bien souvent inexistante. Il n'est pas rare qu'après une telle tentative l'adolescent quitte l'hôpital sans évaluation psychologique. Et, bien plus grave encore, sans mise en place d'un véritable réseau d'aide et de soutien psychologique proposé au jeune et à la famille.

" Il ne faut jamais banaliser une tentative de suicide. Idéalement, on devrait pouvoir offrir un court séjour en hôpital pour amorcer un travail de la crise, permettre à l'adolescent et à ses proches une restauration des relations, et surtout préparer l'après, la sortie, le suivi ", précise Xavier Pommereau. Aujourd'hui, en France, seulement 10 % des services de pédiatrie disposent d'un accueil spécifique pour adolescents, dont les jeunes suicidants. Des structures extérieures à l'institution hospitalière existent également, mais elles sont encore trop peu nombreuses.