Dossier : le suicide
 
 
La prison : un lieu anxiogène et suicidogène

Comparé à celui de la population générale, le taux de suicide en détention est aujourd'hui près de sept fois supérieur. Depuis le début des années 90, de nombreuses études en épidémiologie psychiatrique sont menées, notamment par Nicolas Bourgoin de l'Université de Franche-Comté, sur le suicide en milieu carcéral, mettant l'accent sur la nature même de cet univers : anxiogène et suicidogène.


En 1998, confrontée depuis 2 ans à une forte augmentation des suicides dans ses établissements, l'administration pénitentiaire décidait la mise en œuvre d'un programme de prévention. Ce qui auparavant était qualifié "d'incidents" éclatait au grand jour. Deux questions se posent : pourquoi et qui sont ceux qui attentent à leur jour en prison. " On ne se suicide pas comme ça un beau matin. Comme pour l'ensemble de la population, c'est une accumulation de fragilités qui s'ajoutent les unes aux autres, tout se ferme, tout se resserre, tout devient impossible, c'est un dernier cri ", explique Liliane Chenain, présidente de l'Association Nationale des Visiteurs de Prison (ANVP).

Par delà l'histoire de chacun, certaines catégories de détenus sont plus particulièrement visées : les auteurs de crimes sur ascendants et descendants, les jeunes toxicomanes et les délinquants sexuels (pédophilies, viols, incestes), les "pointeurs", comme on les appelle. " Ces derniers sont particulièrement mal considérés par leurs co-détenus. Ils sont harcelés, vivent des conditions très dures, précise Liliane Chenain. La prison réinvente ses lois. On essaie de les écarter, de les protéger. Mais, parfois, les surveillants ne prennent pas toutes les précautions qu'il faudrait. Eux-mêmes ne sont pas suffisamment formés. Pour s'occuper de ces gens-là, il faut acquérir une certaine distanciation. "

Il existe également en prison des moments particulièrement générateurs d'angoisse : l'attente du procès, les veilles et les lendemains de verdicts, la mise sous écrou. Pour les pères incestueux, par exemple, le degré de culpabilité est en général très grand. Mais l'incarcération signifie tout d'un coup l'interdit de manière très forte et cela peut devenir "insupportable".
Le suicide en prison peut aussi être pensé comme un moyen de se faire remarquer, " d'accroître sa marge d'autonomie, de déjouer le contrôle de l'institution, de renverser à son avantage les rapports de force qui opposent à son entourage familial ou pénal, notamment par l'effet de culpabilisation produit ", écrit Nicolas Bourgouin(1).


" Il est vrai qu'en prison, il est rare de pouvoir dire "je", d'exprimer ses difficultés, son mal-être ", reprend Liliane Chenain. L'administration pénitentiaire dans son programme de prévention insiste d'ailleurs sur l'accueil des personnes, l'importance de les informer sur ce qui va suivre, de leur dire leurs droits, de leur parler pour éventuellement détecter une détresse et enclencher une prise en charge médicale rapide. Toute personne arrivant et étiquetée "à risque" par le juge d'instruction entre dans un dispositif de surveillance accrue et d'accompagnement psychologique. " Beaucoup de suicides sont empêchés, les surveillants repèrent et signalent souvent à temps des comportements graves : ne mange plus, ne sort plus en promenade ", raconte Liliane Chenain. Les surveillants ont effectivement un rôle pivot. Un programme de formation plus spécifique à l'écoute et à l'observation des symptômes, mais aussi l'organisation de groupes de paroles avec un psychologue après une tentative de suicide sont prévus. Car en prison, les surveillants aussi se suicident.
Autre grand facteur de risque suicidaire : le placement au quartier disciplinaire. " Un lieu absolument mortifère " selon Liliane Chenain. Quoi d'étonnant ! On place en isolement total, sans contact, sans radio, des détenus au comportement souvent très agressif, très nerveux, comme les jeunes toxicomanes, sevrés brutalement sans médicaments.

Beaucoup reste encore à faire mais il demeure un fait objectif : la population qui est en prison est beaucoup plus carencée que celle qui est dehors. " Ce sont les exclus des exclus, affectivement, économiquement, psychologiquement, socialement. Ces gens ont beaucoup moins de ressources pour s'en sortir ", conclut Liliane Chenain.


(1) Nicolas Bourgoin est maître de conférence en démographie sociale et chercheur au laboratoire de sociologie et d'anthropologie de l'Université de Franche-Comté. Il a publié " Le suicide en prison ", Ed. L'Harmattan, 1995.