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Médecin
urgentiste
Un échange de conscience et de confiance
 
Médecin militaire puis civil et, dans le même temps, médecin
de la caserne des pompiers de Fontainebleau, le docteur Marc Crespin ne
veut pas calculer le nombre de fois où il a rencontré la mort.
Elle reste pour lui, même aujourd'hui à la retraite, toujours
aussi mystérieuse, souvent stupide, et toujours source d'une profonde
angoisse.
"Face à la mort, la caractéristique de nos métiers
" d'urgentistes ", que l'on soit médecin, infirmier, brancardier, est, le plus souvent, de favoriser le réflexe à la réflexion.
Dans les cas d'urgence, accident de la route, blessure soudaine
, c'est
le réflexe qui commande. Il s'agit d'effectuer immédiatement
les gestes que l'on a appris, d'appliquer la technique assimilée
au cours des années d'expérience. La réflexion sur
la mort elle-même vient après. " Médecin militaire
en unités opérationnelles tout autour de la planète
pendant six ans, puis en hôpital militaire, le docteur Marc Crespin, 65 ans, travaillait jusqu'en février dernier aux urgences de l'hôpital
de Fontainebleau.
Il occupait dans le même temps le poste de médecin des pompiers
de la ville. Autant d'occasions de " côtoyer la mort pendant
une quarantaine d'années, la mort violente et brutale, la mort bête
et injuste parfois, devant laquelle on se sent toujours désemparé.
"
Le même schéma s'est souvent répété pour
les équipes d'intervention dont il avait la responsabilité, que ce soit sous la casquette militaire ou la blouse du médecin civil.
" On arrive sur les lieux de l'accident, on a peur. Peur de mal faire, de ne pas être à la hauteur, de ne pas réagir comme
il le faudrait. Puis le réflexe technique prend le pas sur toute
autre considération. Chacun se bat, remplit son rôle, à
fond, totalement investi de la mission. Et puis, parfois, l'échec
La mort est toujours un échec. Un gigantesque désespoir s'empare
alors de l'équipe sur place. Au responsable alors de regonfler le
moral des troupes, de reconnaître que l'on a fait ce que l'on pouvait.
Que c'était notre fait, pas notre faute
"
La force d'être ensemble
De ces années de combat contre la mort, Marc Crespin retient la force
d'être en équipe : " On se soutient, on s'encourage, on
sait qu'on peut compter les uns sur les autres et qu'en cas d'échec, ou quand la pression est trop forte, on n'est pas tout seul. "
Mais vient ensuite le moment le plus dur, " de loin le plus insupportable, auquel on ne peut jamais se faire ", l'annonce et l'explication de
la mort à la famille. " Et là, on est seul, un médecin, seul, avec ses mots à lui pour expliquer l'inexplicable à
une veuve, à des orphelins ". Jusqu'alors considéré
et regardé comme un cas clinique, le mort, sous le regard de son
entourage, (re)devient un être, avec une vie qui lui était
propre. " Il y a un monde entre le fait de se dire entre nous, membres
d'une même équipe d'intervention : " Il a perdu sa rate, on n'a rien pu faire " et penser, sous les yeux de la famille éplorée
: " la petite fille vient de perdre son papa ".
Là aussi, le responsable chargé d'annoncer la mort va suivre
un schéma directeur classique : d'abord prononcer les mots, "
il est mort ", même s'ils font mal mais ils ont le mérite
d'exposer la réalité ; ensuite, souligner que la personne
est morte très rapidement, sans souffrance inutile ; enfin, détailler
les circonstances en minimisant parfois la responsabilité du défunt
dans l'accident. Chaque visite des familles va naturellement se dérouler
différemment, en fonction de la culture, du degré de spiritualité, de la psychologie, de la compréhension des personnes qui doivent
affronter ce choc. Certaines s'écroulent, au sens propre du terme, d'autres deviennent inutilement agressives, par besoin d'évacuer, de trouver absolument un responsable, d'autres restent immobiles, sans voix, perdues.
Un cortège de vies interrompues
" On a juste quelques minutes pour trouver le ton et le langage à
adopter face à quelqu'un à qui on annonce la mort d'un de
ses proches, souligne le docteur Crespin. A nous de trouver le moyen, les
paroles, les références qui vont lui permettre d'encaisser
le choc. La médecine est un échange de conscience et de confiance.
" Ayant connu son propre lot de souffrances, le docteur Crespin n'hésite
pas à confier sa connaissance personnelle du sujet à une famille
en deuil, notamment lors de la mort d'un enfant en bas âge. "
La mort brutale d'un enfant est sans doute ce qu'il y a de plus insupportable.
Or beaucoup pensent que notre métier nous blinde, que nous ne pensons
pas un mot des paroles de réconfort que nous prononçons. Pouvoir
leur dire que l'on a traversé des épreuves similaires aide
parfois. "
Aujourd'hui élu local à Fontainebleau et responsable du Centre
communal d'aide sociale, chargé pour la municipalité de tout
ce qui touche au domaine social et à celui de la santé, Marc
Crespin reconnaît avoir traversé des épreuves difficiles.
" Tous ces combats contre la mort, et avec elle, restaient dans le
domaine du professionnel. Mais je savais que j'étais touché
plus profondément qu'il n'y paraissait lorsque je ne dormais pas
bien ou même pas du tout la nuit suivant un accident
"
Et ce n'est pas parce qu'il dort plus paisiblement aujourd'hui que le docteur
Crespin n'a pas en mémoire ce cortège de vies interrompues
par la mort elle-même, ou bouleversées par l'annonce de la
mort.
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