Portrait
 
 
Yannick Jaulin, conteur
Regarder la mort en face



" Nous les morts, on a besoin des vivants. Sans vie autour de nous, on tombe dans le néant… Y'en a plein ici qu'ont besoin d'être entendus, plein de mal-entendus qui ne demandent qu'à parler… "



Un passeur entre les vivants et les morts, tel se veut Yannick Jaulin, artiste-conteur. " Si seulement je pouvais redonner l'envie de se rassembler autour des vivants car, passe encore que les morts soient accompagnés tristement lors de leur dernier voyage, mais il me paraît de plus en plus indigne de laisser les vivants dans le désert de leur deuil à cause de notre gêne et de notre manque de savoir mourir un jour. " De ce désir de réconcilier les vivants et les morts, de replacer la mort au cœur de la vie, est né le spectacle " J'ai pas fermé l'œil de la nuit ". Un conte nourri de témoignages et d'anecdotes sur la mort, glanés en Charente et tricotés pendant une petite année avant d'être présentés à Paris, en février 2001.

L'histoire est celle d'un village que ses habitants tirent derrière eux et emportent vers un avenir plus radieux, abandonnant le cimetière et un pan de leur passé. Les morts s'interrogent, se rebiffent, se souviennent. A travers l'histoire de ces morts, Yannick Jaulin fait revivre l'histoire du village : il y a les morts fâchés, les aigris, ceux qui n'ont pas tout réglé avant de partir, les ennemis d'hier enterrés côte à côte, les victimes et leurs bourreaux, les suicidés, les fusillés, le coin des veuves, le carré musulman… Une véritable " autopsie de l'histoire de l'humanité " qui n'a pourtant rien de macabre. " Les contes ne parlent que de la mort parce qu'elle est la transformation ultime, le passage d'un état à un autre. C'est la perte du lien collectif qui a généré l'angoisse de la mort. Avec cette histoire, je fabrique une communauté, le public, qui se retrouve sur les mêmes codes, les mêmes rites. Ça me réjouit qu'à l'issue du spectacle les gens parlent de la mort avec sérénité. "




En attaquant ce thème de front, Yannick Jaulin libère la parole : " Je n'ai jamais reçu autant de courrier. Parfois des lettres très émouvantes, comme cette femme qui a perdu son enfant et qui me remercie de lui avoir permis de passer deux heures avec lui. " Chacun se retrouvera dans l'une des nombreuses anecdotes qui, tour à tour, abordent toutes les questions qui touchent à la mort : la crémation et le devenir des cendres, les rites et l'absence de rite qui rend impossible le travail de deuil, l'angoisse de l'enfant auquel les parents n'ont pas osé annoncer le décès d'un proche, la réduction des corps pour libérer de la place au cimetière (" les mal logés du cimetière, les relégués "), le désarroi des veufs et des veuves dont soudain la vie n'a plus de sens, la place du souvenir dans la mémoire collective…

Mais la mort ne doit pas être réduite à sa version dramatique. Yannick Jaulin évoque ainsi le banquet des funérailles, les processions sur les chemins où le défunt aimait se balader, avec les nombreux arrêts bien arrosés sur les " pierres de mort ", le curé qui tout au long de l'enterrement se trompe sur le nom du défunt (" On n'a pas su si on devait en rire ou en pleurer, un peu des deux quand même "), les rites colorés de contrées lointaines… Et le spectateur rit beaucoup : " Autour de la mort, on observe une amplitude maximale des émotions. Elle réveille des instincts de vie. La vie est dramatique parce qu'on doit tous mourir mais là, maintenant, on est vivants.

Alors on rit de jubilation, de cette primauté de la force de vie sur celle de la mort, même si elle n'est qu'une seconde de l'histoire de l'humanité. " Qu'en est-il du conteur lui-même qui, à chaque représentation, s'allonge dans sa tombe… pour mieux se relever et remettre à plus tard le rendez-vous avec la Faucheuse ? " Avant de travailler sur ce thème, je souhaitais être incinéré. A présent, j'ai envie d'être bouffé par les bêtes, de prendre le temps. Ce spectacle m'a libéré. Je voudrais un bel enterrement, très ritualisé. Je veux y mettre les formes. "

Rite de passage


Avez-vous peur de la mort ?

J'ai peur de l'avant-mort, de la possible souffrance.
S'il ne vous restait qu'une journée à vivre, qu'en feriez-vous ?
Je passerais la journée avec ma famille, à regarder la malice dans les yeux de mes enfants. Le soir, je remonterais sur scène, je me coucherais dans ma tombe… et j'y resterais.
Où, avec qui et comment aimeriez-vous mourir ?
Sur scène, étendu dans mon cercueil, avec le public.
Si vous pouviez emporter quelque chose ?
Un téléphone portable !
Si Dieu existe, qu'aimeriez-vous qu'il vous dise ?
C'est dimanche, y a bal !
Quel grand mort aimeriez-vous retrouver?
René Char, dont je relis régulièrement deux ou trois vers. Ça permet d'avoir la tête qui résonne. On irait pêcher au bord de la Sorgue. J'aimerais aussi retrouver le frère Jean des Entameurs et toute la bande à Rabelais.

De qui aimeriez-vous faire l'éloge funèbre ?
De mon producteur, Olivier Poubelle, arrière petit-neveu du Préfet Poubelle (inventeur de l'objet du même nom - NDLR).
Si vous pouviez revenir, que diriez-vous aux vivants ?
Profitez de chaque seconde avec jubilation et enthousiasme.
Votre épitaphe ?
Pense à moi, et je suis encore vivant.
Auriez-vous préféré être immortel ?
Par intermittence.



A lire : " Il était une fois j'ai pas fermé l'œil de la nuit… ", Yannick Jaulin et Titus, Editions Le Beau Monde ?, 2000
Site Internet : www.nombril.com