Regard
 
 
Le linceul, enveloppe sacrée


Un morceau de tissu, des branchages…, quelle que soit son apparence, le linceul parle aux vivants. L'anthropologue Malek Chebel décode ses messages.

" Quitter le ventre de sa mère et le retrouver à l'autre bout de sa vie, sous l'aspect d'un linceul. " Anthropologue et psychanalyste, Malek Chebel interprète la dernière enveloppe mortuaire comme le substitut utérin, l'autre foyer chaleureux dans lequel on se laisse aller jusqu'à mourir. " Dès le début de l'histoire humaine, le linceul existe sous une forme ou sous une autre. Avatar probable des bandelettes égyptiennes, il revêt des significations différentes suivant les cultures et religions. "



L'islam, par exemple, cultive la pudeur. Particulièrement sophistiquée, la toilette mortuaire marque le refus de la nudité devant Dieu. Sa vocation est également hygiénique. Le linceul qui recouvre un corps parfumé aux herbes et au safran fait barrage aux bêtes qui cherchent charogne. " Le linceul, en même temps qu'il protège le mort, tranquillise les vivants, explique Malek Chebel. Les musulmans préparent le linceul de leur vivant, le fétichisent presque et perçoivent leur mort positivement. " Les Indiens aussi enveloppent leurs défunts dans un linceul avant de les incinérer. En Afrique, le traitement est plus écologique. Le défunt repose sur un lit de branches et de feuillage cueillis dans la forêt vierge. " Dans tous les cas de figure, c'est le dernier paraphe de l'humain, une manière pour les vivants d'exposer leurs propres vertus dans le soin apporté au défunt. Le linceul devient talisman. " Faire le deuil, c'est commencer à régler les derniers détails de la mort et bien les régler. C'est aussi donner une bonne image de soi-même dans la perspective de sa propre mort, un jour prochain. C'est faire pour les autres ce qu'on aimerait qu'il soit fait à soi-même : recevoir les mêmes soins pour être bien accueilli dans l'au-delà.


Une hiérarchie des matériaux


" Le linceul reflète également le niveau de vie du défunt. Chez les musulmans, il existe une hiérarchie des matériaux " remarque Malek Chebel. Le sable du désert est un linceul. Mais l'idéal est de reposer dans la terre glaise, une terre meuble dans laquelle a été sculpté l'être humain, selon la tradition biblique reprise par le Coran. Le cercueil pose d'ailleurs problème aux musulmans dont la religion veut que le corps soit inhumé à même la terre, dans son linceul. " C'est une affaire de prestige. Si elle doit mourir banalement, la personne se sent dépréciée et la communauté est encore attachée au quand-dira-t-on. " La signification du rite funéraire explique les nombreuses requêtes des musulmans. Rapatrier le corps dans le pays d'origine est encore une manière pour eux de régler le problème.


On peut trouver un reliquat de linceul dans le capiton du cercueil, comme une version simplifiée d'un rite très codifié. Si le recours au cercueil uniformise les pratiques rituelles, le capiton, en la domestiquant, rend la mort plus familière, moins effrayante.