Regard
 
 
La toilette mortuaire
Comme un temps suspendu


Souvent vécue par les soignants comme une intrusion morbide dans l'intimité du défunt, la toilette funéraire est en général réduite à des gestes aseptisés. Quatre étudiants infirmiers ont réfléchi à cet ultime contact avec le patient décédé, au sens de ce rituel ancestral, et à l'importance qu'il revêt dans leur propre processus de deuil.


"Beaucoup de soignants à l'hôpital ne sont pas préparés à la toilette d'un patient décédé. La mort est encore quelque chose qu'on escamote vite ; on n'en parle pas. Dans certains services, on sent une véritable souffrance chez les soignants." C'est ainsi que quatre élèves-infirmiers résument leur expérience après des stages pratiques en hôpital.

La mort n'est pas particulièrement au centre de leurs préoccupations mais leurs trois années d'études à l'Institut de Formation de Soins Infirmiers (IFSI) de Lannion leur ont ouvert tout un champ de réflexion. Depuis 1992, à l'initiative de deux enseignantes, Marie-Christine Queffelec et Marie-Annick Delomel, un module Sciences Humaines y est décliné tout au long de la scolarité : "Anthropologie et soins infirmiers", "mort et soins palliatifs", "représentations sociologiques de la mort"… "L'allongement de la fin de vie, le sida nous ont amenées à réfléchir sur la mort, le rôle des soignants, le sens à donner aux derniers soins et surtout l'intégration de ces thèmes dans la formation, explique Marie-Christine Queffelec. Rien n'est prévu dans les écoles à ce sujet. La découverte et l'apprentissage de la toilette mortuaire par exemple se font encore dans
l'urgence, le jour où l'occasion se présente."

Donner du sens au rituel

Ces quatre étudiants ont choisi justement de travailler sur la toilette mortuaire, son sens, ses origines. L'un d'eux, Gildas Le Bricquir, aide-soignant pendant huit ans, a été confronté à des situations difficiles, de corps mal ou pas préparés avant l'arrivée des familles. Et la question du respect du corps, avec ce rituel de la toilette mortuaire, le poursuivait.

Les étudiants ont d'abord travaillé sur la signification des toilettes funéraires dans les civilisations anciennes, comme en Egypte, puis dans les différentes religions. "La toilette funéraire a été de tout temps un acte fondamental de la séparation, un rite de passage entre le monde des vivants et celui des morts, expliquent-ils. Par-delà une exigence d'hygiène, c'était un acte symbolique de purification." La manière dont s'effectuait la toilette conditionnait ainsi le destin de l'âme. C'est pourquoi elle était toujours accompagnée de rituels bien précis. "Aujourd'hui, la toilette mortuaire à l'hôpital se limite à des gestes techniques aseptisés. Mais c'est une erreur car elle représente beaucoup plus que cela. Elle est vraiment le dernier contact, le dernier soin, le dernier geste d'attention du soignant à l'égard du malade. Ce n'est pas un soin comme les autres, il ne répond pas seulement à des règles d'hygiène et de confort."

Accompagner un patient jusqu'au bout de la vie, bien connaître les gestes pour pouvoir les effectuer sereinement, le laver à l'eau tiède et au savon comme une toilette quotidienne, lui fermer les yeux, lui retirer les appareillages, refaire les pansements, boucher les orifices naturels, le coiffer, le raser ou le maquiller, l'habiller… c'une manière pour l'équipe soignante de lui dire adieu, de lui signifier une dernière fois son respect.

Les familles participent-elles à ce cérémonial ? "Peu, répondent les élèves, et c'est peut-être mieux ainsi. On leur propose toujours, on leur demande aussi de quels habits la personne doit être revêtue, mais notre mission est plus difficile lorsque des proches y assistent. On est parfois gênés, il y a des gestes un peu disgracieux, et puis, on se demande comment ils vont réagir."

Marquer la séparation

Car le temps de la toilette mortuaire est comme un temps suspendu, un entre-deux, la personne n'est plus vivante, mais elle n'est pas encore un cadavre. Comme l'enfant nouveau-né est lavé à la naissance, c'est la toilette mortuaire qui marquera la séparation, qui donnera à la personne son statut de défunt. Comme si le soignant occupait là un rôle de passeur… Depuis la remise de leurs travaux, trois des quatre étudiants ont effectué une toilette mortuaire pendant leurs stages. Tous parlent d'un moment très fort, de l'importance de pouvoir s'appuyer sur l'équipe soignante du service et de parler de la mort ensemble. "Même si on en est encore loin dans la pratique, les nouvelles générations de professionnels de la santé ont beaucoup à gagner à s'interroger sur la mort et sur les rites qui peuvent la rendre moins traumatisante. C'est avec eux que le travail de soignant va avancer", conclut Marie-Christine Queffelec.