LES CIMETIÈRES FAMILIAUX PROTESTANTS
Vestiges de l'histoire
Dans
les villages de la Drôme provençale, comme dans les Cévennes
et l'ensemble des régions qui ont vu, au siècle dernier,
se côtoyer catholiques et protestants, la cohabitation fut douloureuse.
Pour les vivants comme pour les morts.
Aucelon, minuscule village de la Drôme provençale perché
à flanc de coteau, domine la vallée de la Roanne, au pays
de la Clairette de Die. Seuls sept habitants vivent à plein temps
sur ce balcon naturel, rejoints chaque week-end par plusieurs dizaines
de " résidents secondaires ", pour la plupart des citadins
séduits par la beauté et le calme du site. Etrange revanche
de l'histoire : après des années de domination catholique
réduisant les protestants à l'état de citoyens
de deuxième zone, comme ce fut le cas dans de nombreux villages
de la région, Aucelon a perdu son église et a abandonné
son cimetière à la nature. Ne subsistent que le temple,
accolé à la mairie et, particularité locale, les
cimetières familiaux implantés à proximité
des maisons.
Désormais retraité, Louis Mounier a toujours été
fidèle à son village, véritable point d'ancrage,
même du temps où il travaillait à Valence. "
C'est sain la terre. Elle vous permet de conserver un équilibre.
"
L'histoire
d'Aucelon, il la connaît par cur et il contribue à
la préservation des traditions et rituels locaux. " Le cimetière
a toujours été un enjeu entre protestants et catholiques.
Autrefois, ces derniers s'opposaient à ce que les Réformés
soient enterrés avec eux ; alors, dans chaque ferme, un lopin
de terre était dédié aux morts de la famille. Un
propriétaire terrien d'une commune voisine, souhaitant acquérir
la ferme d'une famille protestante d'Aucelon, avait même fait
du cimetière un argument de la négociation, faisant valoir
que les cimetières familiaux n'étaient pas décents
et que, si l'affaire se faisait, il en ferait construire un " en
dur " spécialement pour cette famille. " La promesse
n'a pas convaincu le propriétaire, le projet de cimetière
protestant s'est volatilisé et morts et vivants ont continué
de se côtoyer. Jusqu'en 1990, date à laquelle le préfet,
François Lépine, a déclaré qu'une telle
pratique n'était plus possible et que des études hydrogéologiques
devaient être menées afin, en quelque sorte, de faire agréer
les cimetières.
Ce qui fut fait. " Lorsque mon père est décédé,
voilà quelques années, nous avons loué une place
au cimetière de Die, de façon provisoire, en attendant
que l'hydrogéologue homologue notre terrain familial. Puis nous
l'avons ramené à Aucelon. " Sa tombe, comme celles
de l'épouse et de la mère de Louis Mounier, simplement
creusées dans la terre, à l'ombre des arbres fruitiers,
dominent la gorge au fond de laquelle serpente la route qui grimpe jusqu'au
village.
" La municipalité souhaitait créer un cimetière
communal mais elle s'est heurtée à un refus : le terrain
ne s'y prêtait pas. Alors, on conserve nos cimetières familiaux
et avant de procéder à une inhumation, on sollicite l'autorisation
du préfet ", explique Louis Mounier. Et qu'advient-il des
défunts lorsqu'un propriétaire vend son terrain ? "
Les cimetières représentent 20 à 25 m2 par famille.
Ils restent sa propriété cent ans après la vente
du patrimoine. " Et quand il n'y a plus de place ? " On s'arrange.
Une autre famille accueille le défunt dans son cimetière.
"