La mort, c'est la fin du dialogue
Considéré
comme l'un des meilleurs auteurs français de nouvelles et romans
noirs contemporains (plus d'une centaine de nouvelles parues, une dizaine
de romans), scénariste et dialoguiste pour le cinéma et
la télévision, auteur de nombreuses pièces radiophoniques, Frédéric H. Fajardie est né en 1947 à Paris.
Maoïste dès 1966 (" bien que soupçonnant Mao
de ne pas plus aimer les Rolling Stones que James Brown, ce qui me déprimait
un peu
"), il est de tous les combats de mai 68, " autant
pour les émeutes que les histoires d'amour
". Dans
les années 70, la révolution et le gauchisme lui ayant
laissé dans la bouche un amer goût de cendres, il s'engage
en littérature, " un engagement à la fois esthétique
et politique, dans une littérature de combat
" *.
Dès ses premiers écrits, qui remportent un succès
immédiat, ses héros solitaires et exigeants, armés
de leurs seuls principes (mais aussi souvent d'un char d'assaut et d'un
fusil à lunette
) affrontent violemment la société
des années 80 en France, où règnent, tout puissants, l'hypocrisie, l'argent et la médiocratie petite-bourgeoise
Autour de ses personnages, flics désabusés, tueurs guidés
par un idéal de pureté, marginaux d'une société
qu'ils abhorrent, rôde la mort, violente, immédiate, absurde, parfois rédemptrice.
La mort est très présente dans tous
vos écrits, noirs ou non, nouvelles ou romans
Frédéric H. Fajardie :
C'est vrai et il m'arrive même de m'en amuser, de la moquer. Mais
c'est pour mieux la tenir à distance. J'ai une grande appréhension
de la mort. Mes personnages en parlent souvent comme d'un grand trou
noir, insondable et plus effrayant que mystérieux. La mort, c'est
la fin du dialogue. On peut apostropher, et je ne m'en prive pas, l'amour, la barbarie ou l'amitié au travers du temps. Mais on ne discute
pas avec la mort. Brassens l'a bien chanté, la Camarde est là
un matin, ou un soir triste et pluvieux, armée de sa faux. Et
point final.
Vos personnages ne mènent pas des vies paisibles.
Il leur arrive de rencontrer la mort, brutale et violente. Ils connaissent
leurs risques et pourtant ils vont jusqu'au bout. N'y a-t-il que la
mort pour conclure leur parcours ?
J'ai toujours mis en scène des héros
exemplaires. En les faisant mourir, je considère qu'il n'y a
pas de place dans notre société pour des gens comme eux, une société trop policée pour admettre et comprendre
leurs différences. Nous vivons une époque dérisoire, faite de faux-semblants et où règnent l'orgueil et l'hypocrisie.
Face à ce délabrement, la mort, c'est l'absolu, qui balaye
d'un coup vengeur le grotesque et les fausses valeurs du quotidien.
Les vraies valeurs prônées par vos
personnages - fidélité, courage, sens de l'amitié
- perdurent-elles au-delà de la mort ?
C'est toute la raison d'être d'un créateur.
Pour le maçon qui construit sa maison ou pour l'auteur de romans, noirs ou blancs, la création est un moyen de se survivre. Tout
acte est créatif et permet, au-delà de la mort, de ressusciter
le passé et les valeurs fortes qui l'ont guidé.
Quel rapport entretenez-vous avec la mort ?
Le plus discret et lointain possible
Plus sérieusement, j'ai beaucoup de respect pour la mort. Non
pas en tant que telle mais n'oublions pas que les morts ont vécu, aussi bien, sinon mieux que nous. Ils ont aimé, travaillé, construit, ont été aimés. Alors un peu de respect
que diable ! N'exhibons pas un squelette pour faire rire, souvenons-nous
que ce fut une personne d'abord. La visite des Catacombes par exemple, avec ses arrêts photos face à des squelettes, me révulse.
Je me souviens d'une époque (Paris à la fin des années
50) où les flics saluaient les corbillards quand ils traversaient
la ville. Aujourd'hui, on la cache cette mort dont on a peur. On croit
que cela suffira à la faire disparaître. Quelle prétention
! La plus belle mort que j'ai vue est celle filmée dans "
Goupi Mains Rouges " (Jacques Becker, 1942) où le personnage
de l'aïeul meurt dans sa ferme, entouré des siens.
Que pensez-vous de la représentation de la
mort aujourd'hui ?
Elle est difficile à intégrer
dans notre vie quotidienne. Et pourtant, dans certains pays nordiques, le cimetière est parfois le terrain de jeux des gamins. Il est
là, on vit avec, on ne l'occulte pas complètement comme
dans nos sociétés. Chez nous, la lutte des classes continue
même audelà de la vie avec ses monuments parfois prétentieux
qui écrasent de leur présence les simples pierres tombales.
Moi, je me sens à l'aise dans les cimetières militaires, qu'ils soient français, américains ou allemands. Une simple
croix blanche, aux autres identiques, indique que là un homme
a vécu, a aimé, s'est battu. Et que, général
ou simple soldat, on est tous égaux devant la mort
Votre propre mort fait partie de vos pensées
?
C'est aussi un peu pour cela que j'écris, entre autres, des romans noirs. Ce qui est intéressant dans le
roman, c'est de porter les situations à leur paroxysme. Et le
plus grand d'entre eux, c'est bien la mort, que l'on donne ou que l'on
reçoit. Mais j'ai des rapports compliqués avec la mort.
J'en parle, j'écris à son sujet, je joue avec elle, comme
s'il y avait une connivence entre nous. Parfois j'ai l'impression que
tout ça n'est qu'une représentation. Et que les morts, ceux que j'ai aimés ou mes personnages de romans, vont se lever
et saluer. Et, dans le même temps, mon revolver est là, dans le tiroir de mon bureau
Et avec " vos " morts, ceux que vous avez
connus et aimés ?
La mort fait partie de notre vie. Nous sommes
des petits temples ambulants, à la mémoire de nos morts.
Ne serait-ce qu'en respect de ces gens qu'on a aimés, et maintenant
disparus, on doit savoir se tenir. Les morts ont une exigence morale
sur nous. J'ai toujours l'impression que mes parents sont là, qu'ils me regardent. Pour voir si je ne dévie pas de ma route, si je reste fidèle à mes principes, à mes engagements.