De toutes les croyances religieuses, celle en l'au-delà
est la seule qui soit en hausse. C'est ce que montrent les trois
enquêtes européennes sur les Valeurs, réalisées
successivement en 1981, 1990 et 1999(2). En 1981, 27 % des Français
disaient croire au paradis contre 28 % en 1999, avec une progression
étonnante chez les 18-29 ans (de 18 % à 30 %). Et
si les croyances positives dominent les croyances négatives, l'enfer remporte des suffrages très honorables, passant sur
la même période de 15 à 18 %, avec une progression
spectaculaire chez les jeunes : de 10 % à 20 % ! Reste à
définir ce que recouvre la notion d'audelà.
Qu'y a-t-il après la mort ? Jean-Pierre Hiernaux, chercheur
à l'Université Catholique de Louvain-la-Neuve (Belgique)(
3), met en évidence " la vogue des eschatologies cycliques
" : " le cycle de l'esprit ", par exemple, dans lequel
" l'esprit du défunt peut revenir sur terre sous une
autre forme - par exemple la réincarnation - afin de vivre
d'autres choses ", ou encore " le cycle matériel
", lorsque " le corps et l'entité vitale du défunt
se recyclent en matière et énergie, qui se recomposent
naturellement sous d'autres formes ". Parce qu'on a du mal
à accepter qu'il n'y ait plus rien après la mort, chacun se bricole son propre système de croyance. Se développe
ainsi, selon le sociologue Yves Lambert, " une religiosité
autonome, un spirituel en grande partie hors institution ", " hors-piste ", et " largement dissocié de
la croyance en Dieu ".
" A chacun son ciel "
Interrogé sur les diverses représentations de l'au-delà, Michel Hulin, philosophe, spécialiste de cette question, reconnaît que " face à un inconnaissable radical, l'homme a fait preuve d'une débauche d'imaginaire ".
De cette " diversité foisonnante, se détachent
des lignes de force, des modèles fondamentaux autour desquels
s'est élaborée une infinité de variantes. "
Mais, plutôt que de représentations, il convient de
parler de modèles, de scénarios, tous axés
sur un principe de base : " la foi universelle en un audelà
après la mort ".
Chaque scénario peut toutefois évoluer, dans ses
représentations justement : " dans le judaïsme
par exemple, explique Jean-Paul Guetny(4), directeur de la rédaction
du magazine Actualité des religions, la croyance en l'immortalité
personnelle est récente (elle est apparue un peu avant l'ère
chrétienne) tandis qu'on se préoccupait antérieurement
de la survie collective du peuple d'Israël. De même, dans le christianisme d'avant le Concile de Trente, l'au-delà
est ultra représenté et figure ce qu'il y a de meilleur
dans la vie d'ici-bas. On est dans le Paradis des origines, le paridaiza
en vieux persan, un jardin verdoyant avec une source, protégé
par des murs contre les vents brûlants du désert. Après
le Concile de Trente, on continue d'affirmer l'existence d'un au-delà
composé d'options définitives, le Ciel ou l'Enfer, et d'une sorte de contrat à durée déterminée
qu'est le Purgatoire. On est en revanche de plus en plus discret
sur les représentations : les coupoles des églises
et les clochers s'ornent de flèches, tournées vers
le haut, mais l'au-delà est dépourvu de contenu représentatif.
" Michel Hulin distingue cinq scénarios fondamentaux
:
- le pays des morts, présent dans
les sociétés traditionnelles de type chamanique
qui n'envisagent pas l'au-delà comme une abstraction
mais bien comme un territoire concret qui se caractérise
par une extrême porosité avec celui des Vivants.
- l'au-delà crépusculaire
- le Chéol du judaïsme ancien, conception également
présente chez les Mésopotamiens, les Grecs et
les Chinois -, un au-delà souterrain, ténébreux, lugubre, pâle réplique d'une vie assez malheureuse.
Cette survie sans espoir, ce monde hermétique ont disparu
des croyances contemporaines mais éclairent certaines
références bibliques.
- la réincarnation, partagée
par les bouddhistes et les hindouistes (1, 3 milliard de personnes), qui n'est pas une fin en soi mais permet, au fil de vies successives, justes et saintes, d'accéder à l'extinction de
l'existence, au nirvana. Après la vie terrestre, existe
la possibilité d'autres vies terrestres déterminées
par le karma (la somme des mérites et démérites
accumulés dans cette vie). Un bon karma donne accès
à une réincarnation en être supérieur
(l'animal en homme, l'homme en dieu) et tant que le karma est
insuffisamment bon, on se réincarne. Pour les hindous, en passant d'une vie à l'autre, quelque chose perdure
de la personnalité humaine, tandis que pour les bouddhistes, il n'existe pas de permanence du " je ", le seul lien
qui subsiste c'est entre ce que l'on a fait et ce que l'on va
devenir. o la résurrection, propre aux trois religions
monothéistes, qui affirme l'existence d'une vie corporelle
après la mort qui s'effectuerait dans un autre monde
et qui serait déterminée, au niveau individuel, par la qualité de la vie sur Terre, sans possibilité
de repêchage. Les Musulmans, les Chrétiens comme
les Juifs considérant que pour Dieu tout puissant, il
n'est pas plus difficile de ressusciter un mort que de créer
à partir de rien.
- l'association réincarnation et
résurrection, scénario qui touche une infime population
dans le monde (Druzes, Sikhs) et qui prévoit l'accession
à la résurrection à l'issue de réincarnations
successives.
La réincarnation, une approche plus
moderne ?
Aujourd'hui, autant de Français croient en la réincarnation
qu'en la résurrection, surtout les jeunes entre 18 et 30
ans. On ne peut nier l'attrait des Européens pour le bouddhisme
en particulier. Au-delà des valeurs que peut véhiculer
cette religion, comme la paix ou l'harmonie, Jean- Paul Guetny voit
en la réincarnation un scénario qui cadre bien avec
l'expérience de l'homme moderne : "
Autrefois, on se mariait une seule fois, on faisait le même
métier toute sa vie, souvent celui de son père, on
vivait dans un seul lieu, dans un périmètre assez
restreint. A notre époque, les unions uniques sont rares, on bouge, on change de profession. L'idée de vies successives
parle mieux à l'homme moderne que celle qui se résume
à "une fois pour toutes". Le principe qui veut
que celui qui a fait le bien aille directement au Paradis, celui
qui a fait le mal soit directement envoyé en Enfer ne marche
plus. La réincarnation offre la possibilité de se
rattraper. "
(1) Eschatologique : concernant les fins dernières
(2) Ces trois enquêtes sont présentées dans un livre
publié sous la direction de Pierre Bréchon, Les valeurs
des Français, évolutions de 1980 à 2000, éd.
Armand Colin, Paris, 2000. (3) " La mort : perspectives et pratiques
d'aujourd'hui ", Recherches sociologiques, numéro 2, volume
XXXII, 2001. (4) Poison pour l'éternité, Jean-Paul Guetny, Ed. Albin Michel, Paris, 2001.