N°12
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QUEL CROYANCE EN QUEL AU-DELÀ ?

Une débauche d'imaginaire

" Celui qui croyait au ciel, celui qui n'y croyait pas… " Difficile de s'en tenir à une distinction aussi catégorique lorsqu'on évoque aujourd'hui la croyance en un au-delà. D'une part parce qu'elle n'est pas toujours liée à une croyance religieuse, d'autre part parce que, de plus en plus, les références culturelles s'entremêlent pour donner naissance à un " bricolage eschatologique(1) ", personnel ou collectif.

De toutes les croyances religieuses, celle en l'au-delà est la seule qui soit en hausse. C'est ce que montrent les trois enquêtes européennes sur les Valeurs, réalisées successivement en 1981, 1990 et 1999(2). En 1981, 27 % des Français disaient croire au paradis contre 28 % en 1999, avec une progression étonnante chez les 18-29 ans (de 18 % à 30 %). Et si les croyances positives dominent les croyances négatives, l'enfer remporte des suffrages très honorables, passant sur la même période de 15 à 18 %, avec une progression spectaculaire chez les jeunes : de 10 % à 20 % ! Reste à définir ce que recouvre la notion d'audelà.

Qu'y a-t-il après la mort ? Jean-Pierre Hiernaux, chercheur à l'Université Catholique de Louvain-la-Neuve (Belgique)( 3), met en évidence " la vogue des eschatologies cycliques " : " le cycle de l'esprit ", par exemple, dans lequel " l'esprit du défunt peut revenir sur terre sous une autre forme - par exemple la réincarnation - afin de vivre d'autres choses ", ou encore " le cycle matériel ", lorsque " le corps et l'entité vitale du défunt se recyclent en matière et énergie, qui se recomposent naturellement sous d'autres formes ". Parce qu'on a du mal à accepter qu'il n'y ait plus rien après la mort, chacun se bricole son propre système de croyance. Se développe ainsi, selon le sociologue Yves Lambert, " une religiosité autonome, un spirituel en grande partie hors institution ", " hors-piste ", et " largement dissocié de la croyance en Dieu ".

" A chacun son ciel "

Interrogé sur les diverses représentations de l'au-delà, Michel Hulin, philosophe, spécialiste de cette question, reconnaît que " face à un inconnaissable radical, l'homme a fait preuve d'une débauche d'imaginaire ". De cette " diversité foisonnante, se détachent des lignes de force, des modèles fondamentaux autour desquels s'est élaborée une infinité de variantes. " Mais, plutôt que de représentations, il convient de parler de modèles, de scénarios, tous axés sur un principe de base : " la foi universelle en un audelà après la mort ".

Chaque scénario peut toutefois évoluer, dans ses représentations justement : " dans le judaïsme par exemple, explique Jean-Paul Guetny(4), directeur de la rédaction du magazine Actualité des religions, la croyance en l'immortalité personnelle est récente (elle est apparue un peu avant l'ère chrétienne) tandis qu'on se préoccupait antérieurement de la survie collective du peuple d'Israël. De même, dans le christianisme d'avant le Concile de Trente, l'au-delà est ultra représenté et figure ce qu'il y a de meilleur dans la vie d'ici-bas. On est dans le Paradis des origines, le paridaiza en vieux persan, un jardin verdoyant avec une source, protégé par des murs contre les vents brûlants du désert. Après le Concile de Trente, on continue d'affirmer l'existence d'un au-delà composé d'options définitives, le Ciel ou l'Enfer, et d'une sorte de contrat à durée déterminée qu'est le Purgatoire. On est en revanche de plus en plus discret sur les représentations : les coupoles des églises et les clochers s'ornent de flèches, tournées vers le haut, mais l'au-delà est dépourvu de contenu représentatif. " Michel Hulin distingue cinq scénarios fondamentaux :

  • le pays des morts, présent dans les sociétés traditionnelles de type chamanique qui n'envisagent pas l'au-delà comme une abstraction mais bien comme un territoire concret qui se caractérise par une extrême porosité avec celui des Vivants.

  • l'au-delà crépusculaire - le Chéol du judaïsme ancien, conception également présente chez les Mésopotamiens, les Grecs et les Chinois -, un au-delà souterrain, ténébreux, lugubre, pâle réplique d'une vie assez malheureuse. Cette survie sans espoir, ce monde hermétique ont disparu des croyances contemporaines mais éclairent certaines références bibliques.

  • la réincarnation, partagée par les bouddhistes et les hindouistes (1, 3 milliard de personnes), qui n'est pas une fin en soi mais permet, au fil de vies successives, justes et saintes, d'accéder à l'extinction de l'existence, au nirvana. Après la vie terrestre, existe la possibilité d'autres vies terrestres déterminées par le karma (la somme des mérites et démérites accumulés dans cette vie). Un bon karma donne accès à une réincarnation en être supérieur (l'animal en homme, l'homme en dieu) et tant que le karma est insuffisamment bon, on se réincarne. Pour les hindous, en passant d'une vie à l'autre, quelque chose perdure de la personnalité humaine, tandis que pour les bouddhistes, il n'existe pas de permanence du " je ", le seul lien qui subsiste c'est entre ce que l'on a fait et ce que l'on va devenir. o la résurrection, propre aux trois religions monothéistes, qui affirme l'existence d'une vie corporelle après la mort qui s'effectuerait dans un autre monde et qui serait déterminée, au niveau individuel, par la qualité de la vie sur Terre, sans possibilité de repêchage. Les Musulmans, les Chrétiens comme les Juifs considérant que pour Dieu tout puissant, il n'est pas plus difficile de ressusciter un mort que de créer à partir de rien.

 

  • l'association réincarnation et résurrection, scénario qui touche une infime population dans le monde (Druzes, Sikhs) et qui prévoit l'accession à la résurrection à l'issue de réincarnations successives.

La réincarnation, une approche plus moderne ?

Aujourd'hui, autant de Français croient en la réincarnation qu'en la résurrection, surtout les jeunes entre 18 et 30 ans. On ne peut nier l'attrait des Européens pour le bouddhisme en particulier. Au-delà des valeurs que peut véhiculer cette religion, comme la paix ou l'harmonie, Jean- Paul Guetny voit en la réincarnation un scénario qui cadre bien avec l'expérience de l'homme moderne : "

 

Autrefois, on se mariait une seule fois, on faisait le même métier toute sa vie, souvent celui de son père, on vivait dans un seul lieu, dans un périmètre assez restreint. A notre époque, les unions uniques sont rares, on bouge, on change de profession. L'idée de vies successives parle mieux à l'homme moderne que celle qui se résume à "une fois pour toutes". Le principe qui veut que celui qui a fait le bien aille directement au Paradis, celui qui a fait le mal soit directement envoyé en Enfer ne marche plus. La réincarnation offre la possibilité de se rattraper. "

(1) Eschatologique : concernant les fins dernières (2) Ces trois enquêtes sont présentées dans un livre publié sous la direction de Pierre Bréchon, Les valeurs des Français, évolutions de 1980 à 2000, éd. Armand Colin, Paris, 2000. (3) " La mort : perspectives et pratiques d'aujourd'hui ", Recherches sociologiques, numéro 2, volume XXXII, 2001. (4) Poison pour l'éternité, Jean-Paul Guetny, Ed. Albin Michel, Paris, 2001.