Anticiper la mort, c’est vivre !
De
tout temps, les hommes se sont préparés à leur
mort, ils se sont donné ainsi l’illusion de la maîtriser,
de la contrôler, explique Malek Chebel, anthropologue. L’élément
clé, l’élément fondateur de nos vies,
est la maîtrise de la mort.” Rédiger son testament
comme construire un mausolée ou une pyramide de son vivant,
pour un roi ou une reine, procèdent d’une même
volonté : faire de la mort une continuation de la vie, avec
ses mêmes marques d’autorité, de puissance, de
richesse, de confort et de raffinement. “C’est un désir
de toute puissance, un jeu d’illusion dans la maîtrise
du temps, poursuit Malek Chebel. J’investis la mort avec la
volonté farouche de la cantonner là où je l’ai
décidé, de la rendre cohérente, de lui donner
un contenu vivant.” De même, dans les rédactions
des journaux, la plupart des nécrologies des grands hommes
de la planète sont déjà prêtes. “C’est
ce qu’on peut appeler une gestion rationnelle de la mort,
ajoute Malek Chebel. Mais, ce qui nous échappera à
jamais, c’est le quand et le comment, et cela nous effraie
presque autant que la mort elle-même.” Alors, comme
pour conjurer cette angoisse si forte, on s’efforce aujourd’hui
de maîtriser tout ce qui peut l’être. On ne sait
pas ce que demain nous réserve. On n’anticipe pas la
mort mais l’avant-mort, notamment la dépendance via
les contrats d’assurance dépendance, la retraite, en
incitant à mettre de l’argent de côté,
la naissance pendant la grossesse pour diagnostiquer le handicap
potentiel, et l’après-mort, avec les contrats prévoyance
obsèques… Si l’on anticipe, c’est pour
donner du sens à une action, mais aussi pour conjurer notre
peur de perdre. Perdre son autonomie, perdre son argent. Mais est-il
possible de ne pas perdre la vie ?
Pouvoir se retourner sur son parcours
Anticiper
la mort revient à s’interroger sur le sens de la vie.
Que puis-je faire de ma vie en sachant ce que je sais ? “Vous
allez mourir. C’est parce que vous le savez que vous pouvez
vivre”, répond Lacan. Le meilleur moyen d’anticiper
la mort serait donc de vivre. Mais comment se débrouiller,
tout au long de sa vie, en ayant conscience de sa propre finitude
? “Il existe des époques charnières, autour
de la quarantaine-cinquantaine par exemple, où la mort soudain
se rapproche. On se rend compte que l’on n’a plus toute
la vie devant soi et on regarde ce qu’on a déjà
accompli. Une sorte de dialogue intérieur s’installe
qui consiste à se dire : où en suis-je, explique Catherine
Bonte, psychologue et gérontologue. C’est la crise
dite du “milieu de la vie”. Là, s’opèrent
des remaniements nécessaires autour de l’idéal.
On admet avoir conçu des rêves pour lesquels on a mis
la barre trop haut ; certaines personnes ont le sentiment d’avoir
fait leur chemin - c’est surtout vrai pour les femmes qui
ont investi dans la vie de famille et dont les enfants quittent
la maison. On a investi des rêves, un idéal de vie,
un idéal de personne. C’est peut-être le moment
de s’en détacher pour s’attacher à autre
chose.” Et puis, les enfants grandissent, investissent à
leur tour un projet - professionnel, affectif, parental -, on commence
à perdre des membres de sa famille, etc. “Tous ces
événements nous décalent dans l’agencement
des générations et changer de place, c’est forcément
se rapprocher de la mort”, constate Catherine Bonte. Le moment
de la retraite peut aussi être un moment de crise où
il faut désinvestir son travail, puis son rôle de père
ou de mère, pour investir un statut de retraité, de
grand-parent. Ce n’est pas forcément négatif
mais c’est un bouleversement. Là encore, il faut parvenir
à s’investir dans autre chose. “La question de
la trans-mission joue un rôle central, c’est une belle
façon de se préparer à la mort, continue Catherine
Bonte. C’est à la fois ce que je lègue aux générations
futures et la trace que je laisse derrière moi ; ce sont
les petits-enfants dans la maison de famille à travers lesquels
je continuerai d’exister.”
L’heure de la mort : l’énigme par excellence
Dans les services lourds de gériatrie, on rencontre des
gens très âgés, très malades et qui ne
meurent pas ou qui n’en finissent pas de mourir. La médecine
améliore de façon significative le confort de ces
grands vieillards - en soulageant la douleur, en traitant les symptômes
-, mais elle est loin de maîtriser tout ce qui maintient les
hommes en vie. Et les proches, tout comme les soignants, sont souvent
surpris lorsque la mort survient. Cela peut faire souffrir, cela
peut faire très peur. “Pour les soignants, il peut
y avoir une émotion incroyable, inattendue dans la mort d’un
patient. On ne sait pas l’effet que ça va nous faire.
Le fait de ne pas savoir est certainement ce qui fonde le mystère
qui entoure la mort ; un mystère qui peut générer
une forte angoisse”, explique Françoise Blaise-Kopp,
psychologue, directrice de l’Univa (Université Vie
Active à l’Université catholique de Lyon). “Dans
mon métier, poursuit-elle, ce qui est normal, c’est
justement de ne pas savoir. La vie, la mort, ce sont comme deux
segments d’ADN qui se combinent de façon aléatoire.”
Trouver sa place pour pouvoir la céder
Anticiper la mort ne signifie pas essayer de deviner à tout
prix quand l’heure de sa propre mort sonnera. “Notre
mort dit notre vie, déclare Nicolle Carré, psychothérapeute
et psychanalyste(1). Au chevet d’un mourant s’exprime
quelque chose de notre humanité commune, chaque mort pose
la question : “Qu’est-ce qu’être homme ?”,
et nous aimerions que nous en soit révélé quelque
chose. Il ne s’agit point là de questions savantes,
mais d’un savoir-vivre, d’un savoir de la vie.”
Certains croient que penser à la mort peut empêcher
de vivre : puisque ça va finir, pourquoi commencer ? Cela
traduit une peur très profonde. Au contraire, c’est
ce qui est tabou, ce dont on ne parle pas, qui peut être envahissant.
“Il faut savoir parler la mort, ajoute Nicolle Carré,
chercher les mots pour la dire et cela dès la petite enfance.
En parler comme on parle de la sexualité ou de l’amour,
cela fait partie de la vie.” Et plus on vit pleinement, plus
on arrivera à lâcher prise le moment venu. “On
ne peut céder sa place que lorsqu’on l’a trouvée,
achevée, accomplie. C’est bien plus qu’une question
d’années, c’est un accord avec soi-même”,
conclut Nicolle Carré. "
(1) Auteur de Préparer sa mort, Editions de l’Atelier,
Paris, 2001
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