N°15

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Anticiper la mort, ce serait aller à ses devants, l’apprivoiser, la rendre plus familière. “Anticiper, c’est vivre”, disent nos interlocuteurs dans ce dossier, vivre avec la pleine conscience de notre finitude, en s’interrogeant sur le sens de la vie pour donner du sens à nos actions. Vivre pour bien mourir en somme. Cette conscience de notre finitude et cette anticipation au jour le jour cohabitent avec le souci constant, grâce aux progrès de la médecine, de repousser la mort toujours plus loin avec, parfois, un glissement des rites de mort vers des rites de fin de vie. Une dérive symptomatique de notre report sur le mourant de toutes nos angoisses. Charge à lui de “bien mourir”, dans la conscience et l’acceptation de son sort. En outre, quel sens donner à la démarche de prévoyance funéraire : un souci de maîtrise de sa mort, à défaut d’avoir pu diriger sa vie ? Une nouvelle démonstration des tendances actuelles à privatiser la mort ? Ou, au contraire, une occasion de prendre la mort à bras le corps, d’en régler les aspects matériels, pour permettre à la collectivité de se concentrer sur le rite, porteur de sens ? Quelles que soient les circonstances, la mort est singulière et nous prend par surprise. L’anticipation revient à tout faire pour éviter qu’elle ne nous coupe l’herbe sous le pied, pour éviter d’être pris au dépourvu quand elle arrive. Mais comment ne pas l’être ?

 

Anticiper la mort, c’est vivre !

De tout temps, les hommes se sont préparés à leur mort, ils se sont donné ainsi l’illusion de la maîtriser, de la contrôler, explique Malek Chebel, anthropologue. L’élément clé, l’élément fondateur de nos vies, est la maîtrise de la mort.” Rédiger son testament comme construire un mausolée ou une pyramide de son vivant, pour un roi ou une reine, procèdent d’une même volonté : faire de la mort une continuation de la vie, avec ses mêmes marques d’autorité, de puissance, de richesse, de confort et de raffinement. “C’est un désir de toute puissance, un jeu d’illusion dans la maîtrise du temps, poursuit Malek Chebel. J’investis la mort avec la volonté farouche de la cantonner là où je l’ai décidé, de la rendre cohérente, de lui donner un contenu vivant.” De même, dans les rédactions des journaux, la plupart des nécrologies des grands hommes de la planète sont déjà prêtes. “C’est ce qu’on peut appeler une gestion rationnelle de la mort, ajoute Malek Chebel. Mais, ce qui nous échappera à jamais, c’est le quand et le comment, et cela nous effraie presque autant que la mort elle-même.” Alors, comme pour conjurer cette angoisse si forte, on s’efforce aujourd’hui de maîtriser tout ce qui peut l’être. On ne sait pas ce que demain nous réserve. On n’anticipe pas la mort mais l’avant-mort, notamment la dépendance via les contrats d’assurance dépendance, la retraite, en incitant à mettre de l’argent de côté, la naissance pendant la grossesse pour diagnostiquer le handicap potentiel, et l’après-mort, avec les contrats prévoyance obsèques… Si l’on anticipe, c’est pour donner du sens à une action, mais aussi pour conjurer notre peur de perdre. Perdre son autonomie, perdre son argent. Mais est-il possible de ne pas perdre la vie ?

Pouvoir se retourner sur son parcours

Anticiper la mort revient à s’interroger sur le sens de la vie. Que puis-je faire de ma vie en sachant ce que je sais ? “Vous allez mourir. C’est parce que vous le savez que vous pouvez vivre”, répond Lacan. Le meilleur moyen d’anticiper la mort serait donc de vivre. Mais comment se débrouiller, tout au long de sa vie, en ayant conscience de sa propre finitude ? “Il existe des époques charnières, autour de la quarantaine-cinquantaine par exemple, où la mort soudain se rapproche. On se rend compte que l’on n’a plus toute la vie devant soi et on regarde ce qu’on a déjà accompli. Une sorte de dialogue intérieur s’installe qui consiste à se dire : où en suis-je, explique Catherine Bonte, psychologue et gérontologue. C’est la crise dite du “milieu de la vie”. Là, s’opèrent des remaniements nécessaires autour de l’idéal. On admet avoir conçu des rêves pour lesquels on a mis la barre trop haut ; certaines personnes ont le sentiment d’avoir fait leur chemin - c’est surtout vrai pour les femmes qui ont investi dans la vie de famille et dont les enfants quittent la maison. On a investi des rêves, un idéal de vie, un idéal de personne. C’est peut-être le moment de s’en détacher pour s’attacher à autre chose.” Et puis, les enfants grandissent, investissent à leur tour un projet - professionnel, affectif, parental -, on commence à perdre des membres de sa famille, etc. “Tous ces événements nous décalent dans l’agencement des générations et changer de place, c’est forcément se rapprocher de la mort”, constate Catherine Bonte. Le moment de la retraite peut aussi être un moment de crise où il faut désinvestir son travail, puis son rôle de père ou de mère, pour investir un statut de retraité, de grand-parent. Ce n’est pas forcément négatif mais c’est un bouleversement. Là encore, il faut parvenir à s’investir dans autre chose. “La question de la trans-mission joue un rôle central, c’est une belle façon de se préparer à la mort, continue Catherine Bonte. C’est à la fois ce que je lègue aux générations futures et la trace que je laisse derrière moi ; ce sont les petits-enfants dans la maison de famille à travers lesquels je continuerai d’exister.”

L’heure de la mort : l’énigme par excellence

Dans les services lourds de gériatrie, on rencontre des gens très âgés, très malades et qui ne meurent pas ou qui n’en finissent pas de mourir. La médecine améliore de façon significative le confort de ces grands vieillards - en soulageant la douleur, en traitant les symptômes -, mais elle est loin de maîtriser tout ce qui maintient les hommes en vie. Et les proches, tout comme les soignants, sont souvent surpris lorsque la mort survient. Cela peut faire souffrir, cela peut faire très peur. “Pour les soignants, il peut y avoir une émotion incroyable, inattendue dans la mort d’un patient. On ne sait pas l’effet que ça va nous faire. Le fait de ne pas savoir est certainement ce qui fonde le mystère qui entoure la mort ; un mystère qui peut générer une forte angoisse”, explique Françoise Blaise-Kopp, psychologue, directrice de l’Univa (Université Vie Active à l’Université catholique de Lyon). “Dans mon métier, poursuit-elle, ce qui est normal, c’est justement de ne pas savoir. La vie, la mort, ce sont comme deux segments d’ADN qui se combinent de façon aléatoire.”

Trouver sa place pour pouvoir la céder

Anticiper la mort ne signifie pas essayer de deviner à tout prix quand l’heure de sa propre mort sonnera. “Notre mort dit notre vie, déclare Nicolle Carré, psychothérapeute et psychanalyste(1). Au chevet d’un mourant s’exprime quelque chose de notre humanité commune, chaque mort pose la question : “Qu’est-ce qu’être homme ?”, et nous aimerions que nous en soit révélé quelque chose. Il ne s’agit point là de questions savantes, mais d’un savoir-vivre, d’un savoir de la vie.” Certains croient que penser à la mort peut empêcher de vivre : puisque ça va finir, pourquoi commencer ? Cela traduit une peur très profonde. Au contraire, c’est ce qui est tabou, ce dont on ne parle pas, qui peut être envahissant. “Il faut savoir parler la mort, ajoute Nicolle Carré, chercher les mots pour la dire et cela dès la petite enfance. En parler comme on parle de la sexualité ou de l’amour, cela fait partie de la vie.” Et plus on vit pleinement, plus on arrivera à lâcher prise le moment venu. “On ne peut céder sa place que lorsqu’on l’a trouvée, achevée, accomplie. C’est bien plus qu’une question d’années, c’est un accord avec soi-même”, conclut Nicolle Carré. "

(1) Auteur de Préparer sa mort, Editions de l’Atelier, Paris, 2001

 

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