Anticiper… jusqu’où ?
Si
j’insiste sur l’invention du mourant, nouvelle catégorie
de citoyens, ni vraiment malades, ni tout à fait vivants,
c’est pour marquer un danger : tout se passe comme si notre
société instaurait une symbolisation (…), une
représentation et une ritualisation de la mort, qui reposent
essentiellement sur le mourant (…), version terriblement réaliste
de la mise en scène de la mort, avec la prétention
illusoire de nous délivrer et de la mort, et de ce que nous
devons aux morts (même dans une perspective absolument laïque)
pour qu’ils deviennent des morts et ne nous hantent pas. (…)
Quand je parle d’anticipation, c’est dans ce sens. Cela
concerne le statut social du mourant qui fait de lui un être
déjà mort. (…) Le mourant n’est considéré
que du point de vue de sa mort prochaine et devient la pièce
essentielle d’un montage ultramoderne qui le met en position
de sacrifié, et qui le charge de toute la mort et à
notre place, comme délégué à une conjuration
illusoire de notre finitude.” En fait, le propos de Robert
William Higgins vise à sensibiliser les soignants, notamment
ceux impliqués dans les soins palliatifs, mais également
la société dans son ensemble, aux dangers de poursuivre
sur ce statut social de “mort anticipé”, de “déjà
mort” du mourant, qu’il traduit comme “ le prix
de ce nouveau refoulement de la mort qui est le nôtre alors
même que nous croyons au contraire débattre et parler
de la Mort”.
Comment peut-on être mourant ?
Concrètement,
ce danger, quel est-il ? D’exclure le mourant de la société,
de lui attribuer un statut de victime, de “psychologiser”
la mort et, en conséquence, de la privatiser, de renvoyer
ainsi le mourant à lui-même en lui demandant deux choses
: qu’il puisse parler de sa mort et qu’il l’accepte.
Bref de faire en sorte que “tout reflue vers l’amont,
sur le mourant et le mourir, ce qui n’est pas sans conséquence
sur les vivants, notamment la montée de la demande sociale
d’euthanasie, qu’il faut distinguer de la demande, assez
rare, des malades en fin de vie eux-mêmes.” Interpellé
sur le terme de “mourant”, Régis Aubry, président
de la SFAP(2) et chef de service du centre de soins palliatifs du
CHU de Besançon, relativise l’idée que le mourant
fasse l’objet d’un statut spécifique mais n’en
trouve pas moins la question opportune. “Le fait même
de parler de statut du mourant est révélateur du déni
de la mort dans notre société : c’est en effet
paradoxal d’évoquer un nouveau statut, celui du mourant,
alors qu’il s’agit de notre finitude. Or, la finitude
est bien l’une des rares égalités universelles.
De ce statut on ne parlait pas avant. Assisterait-on à une
prise de conscience de notre finitude, nous qui vivons comme des
immortels, qui tentons de conjurer notre angoisse de la mort par
une inflation d’images de la mort des autres que ce soit via
la télévision ou les jeux vidéo pour enfants
où le héros ressuscite sans fin ? Ensuite, parler
de statut renvoie à une situation cadrée, rationalisée.
Or quand commence-t-on à devenir mourant ? On rencontre certains
malades qui n’en finissent pas de mourir et qui n’en
demeurent pas moins vivants. Comme le disait le philosophe Jacques
Ricot lors du dernier congrès de la SFAP à Nice, en
français, le verbe mourir est en lui-même une incongruité
: qui peut dire ‘’je meurs’’, ‘’je
suis mort’’ ? Enfin, envisager un statut du mourant
renvoie à une dérive possible des soins palliatifs,
et c’est ce sur quoi nous alerte Robert William Higgins, de
façon un peu provocatrice. A vouloir rappeler notre condition
de mortel, à rappeler le scandale de certaines fins de vie
douloureuses ou non accompagnées, on court le risque de dépasser
nos objectifs et d’isoler le mourant du reste des hommes,
de le séparer de la vie. Or, telle n’est pas notre
vocation. Les soins palliatifs sont à la croisée de
plusieurs chemins, philosophique, éthique, médical.
Ils ont pour vocation de rendre la fin de la vie la moins inconfortable,
la moins douloureuse possible. Mais ils ne sont qu’un recours
éventuel, en aucun cas un passage obligé ni une institutionnalisation
de la fin de vie. D’ailleurs la fin de vie se déroule
majoritairement de façon très simple, entouré
de la famille ou de quelques proches. Gardons à l’esprit
que les soins palliatifs ne se limitent pas à la création
d’unités de soins palliatifs. Ils sont dispensés
dans le cadre d’un réseau de santé et associent
soignants et bénévoles. Ce réseau est centré
sur le malade, sur ses choix.”
La mort : un événement normal et singulier
Ce
questionnement sur le statut du mourant renvoie à la sémantique,
à des notions qui parfois s’entrechoquent et peuvent
fausser notre compréhension des choses. Ainsi les partisans
de l’euthanasie parlent d’“aider à mourir”,
comme si l’on ne pouvait mourir seul alors qu’il s’agit
en fait de choisir le moment de sa mort. De même, on confond
dignité, autonomie et liberté. Faut-il rappeler que
la dignité humaine est sourde à tout calcul, qu’elle
est intrinsèque à la personne humaine, qu’elle
“est sans degré ni partie” (Kant). Quant à
l’autonomie et à la liberté, leurs critères
d’évaluation évoluent au fil de l’existence
et ne s’apprécient plus en fin de vie en fonction de
capacités physiques. Régis Aubry insiste sur la sémantique
et sur le nécessaire besoin de comprendre ce que dit la personne
en fin de vie. “Tous les malades en fin de vie disent un jour
ou l’autre : ‘’je voudrais mourir’’.
Ça ne signifie pas “faites moi une piqûre !”
mais pour certains ‘’je regrette de ne pas pouvoir mourir
chez moi’’, ‘’je suis fatigué’’,
‘’je souffre de ne pas voir mes proches à mes
côtés’’…” De même, Robert
William Higgins raconte l’histoire de cette vieille dame qui,
avec le médecin, refusait de parler de son état, et
de sa mort. Elle évoquait toujours sa petite fille, infirmière,
qui travaillait au même étage dans cet hôpital,
qui se plaisait bien dans ce service, que le médecin rencontrerait
et contribuerait à former. Fallait-il y voir un déni
de sa mort prochaine ? “Elle parlait bel et bien de sa mort
au contraire, de la vie après sa mort, de sa petite-fille
qui resterait là ‘’après’’,
qui rappellerait son souvenir au médecin, mais elle en parlait
de façon métaphorique, imagée. Elle en faisait
une fiction, au sens positif, s’imaginait en ancêtre,
assistant à la conversation du médecin et de sa petite
fille évoquant son souvenir. Ce qu’elle refusait, ‘’déniait’’,
c’était la réduction de sa mort à une
information médicale, technique, froide et sèche,
sans offre de sens.” Anticiper la mort, n’est-ce pas
alors accompagner jusqu’au bout la personne dans une dynamique
de vie, s’inscrire dans ce qu’elle ressent et dans un
dialogue dont elle soit l’initiatrice ?
(1) Robert William Higgins, L’Invention du mourant. Violence
de la mort pacifiée, Revue Esprit, janvier 2003, p.139. Questions
à Robert William Higgins, Anticiper la mort : nécessité
et enjeux, Revue de la fédération Jalmalv, mars 2003,
p.27.
(2) SFAP : Société Française d’Accompagnement
et de Soins Palliatifs
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