Accompagner jusqu’aux limites de la vie
Vivre
un deuil anticipé revient à prendre acte de la mort
d’un proche avant même qu’elle ne soit survenue.
Or, il est toujours possible d’agir, jusqu’au dernier
souffle. Encore faut-il en avoir la force, trouver des ressources,
être soi-même accompagné, encouragé. Souffrant
d’une maladie gravissime, la fille de Catherine Bonte a subi
avec succès une greffe de moelle osseuse. Une opération
extrêmement risquée. “L’hématologue
qui allait pratiquer la greffe de notre fille nous a dit : “préparez-vous
à la perdre”, raconte-t-elle. Nous étions conscients
que ce n’était pas gagné d’avance, que
la médecine n’est pas toute puissante. Mais se préparer
à perdre son enfant, c’est renoncer, avoir le sentiment
que l’on n’a plus de rôle à jouer. La démarche
du médecin était en fait une anticipation de notre
colère si la greffe échouait, sachant qu’il
n’y avait qu’une alternative : faire un accompagnement
de fin de vie, pendant peut-être plusieurs années.
Nous demander de nous préparer à la perdre signifiait
exposer le risque plutôt qu’insuffler l’espérance.
On a senti qu’on entrait dans une bataille, pas seulement
pour la vie. On n’a jamais eu de rapport avec ce médecin
; elle ne s’est jamais adressée à notre fille.
Le pourcentage de chance de réussite étant faible,
peut-être considérait-elle, consciemment ou non, que
ce n’était pas la peine de s’investir. Perdre,
ça fait mal ; se tenir à distance est plus économique
en termes de sentiments.” En gérontologie, les proches
sont souvent tentés de baisser les bras, d’anticiper
la mort, lorsqu’ils ne reconnaissent plus leur parent, leur
ami. “Ils sont déstabilisés par “l’inquiétante
étrangeté” de l’être cher avec lequel
ils ont du mal à partager le présent. Là encore,
comment continuer d’investir dans une relation si l’on
ne vous fait pas comprendre que l’autre est précieux
?” interroge Catherine Bonte. Lorsqu’ils sentent venir
la souffrance, le désinvestissement, les professionnels de
gérontologie encouragent la famille, les amis à investir
sur le présent ou dans de petites choses, parfois des détails,
des gestes, des postures, qui soudain les aident à retrouver
la personne. De même, ils suggèrent aux proches de
communiquer autrement quand la parole ne convient plus - s’asseoir
sans parler, sourire, caresser, prendre dans ses bras, regarder
- et de s’interroger sur ce que le malade ou le vieillard
leur donne à voir : il sourit, il a l’air tranquille,
on a l’impression de lui faire plaisir. “Il est important
que l’entourage soit convaincu d’avoir encore une place.
Même si la personne n’incarne plus ce qu’elle
était, ils ont une place auprès d’elle tout
comme elle a une place dans leur cœur.” “Le plaisir,
c’est le carburant de la relation d’accompagnement en
fin de vie, reprend la gérontologue. Si un malade aimait
les abricots ou avait l’habitude de se parfumer, pourquoi
ne pas le retrouver dans ces petits moments de plaisir ? Pourquoi
cette quête du plaisir devrait-elle disparaître parce
que la fin approche ?”
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