Savoir que l’on a sa place, quelque part…
La
plupart de nos adhérents souscrivent un contrat pour être
“tranquilles” disent-ils, et, souvent, ils ajoutent
: “ça ne pèsera pas sur mon entourage””,
explique Laurence Moguérou, Secrétaire Générale
de l’association Colombe(1) qui gère les volontés
funéraires figurant dans ce type de contrat. “Ça”,
c’est autant le poids financier que l’organisation matérielle
des obsèques, avec tout le stress que cela occasionne. Il
existe également chez certains une volonté très
précise de voir respecter leurs choix, en matière
de cérémonie ou de sépulture, des choix que
ne partagent pas forcément leurs familles. “Se faire
crématiser, préciser le lieu de dispersion des cendres,
exiger un service civil, ou au contraire religieux, tout cela révèle
un désir très fort d’organiser sa mort comme
on le veut, à son image, analyse Laurence Moguérou.
Comme si l’on voulait contrôler jusqu’au bout
la dernière image que l’on va donner de soi. D’ailleurs
le contrat qui précise les volontés a une valeur juridique,
testamentaire : ne pas respecter sciemment les souhaits du défunt
constitue une infraction pénale.”
Tenir la mort à distance
Très
souvent, c’est suite à la mort d’un proche que
les personnes souscrivent ce type de contrat. La douleur, la prise
de conscience soudaine que la mort ne touche pas seulement les autres,
font réagir. Organiser ses propres obsèques, les payer
par avance, en régler tous les détails conjurerait
en partie notre peur de la mort, la rendrait sinon plus familière,
en tout cas moins effrayante, la mettrait en quelque sorte à
distance, en échec. Comme beaucoup d’autres souscripteurs,
Michelle Thibon et Christiane Kling se sentent “soulagées”
et “n’y pensent plus” depuis qu’elles ont
signé un contrat. Elles ont pris cette décision après
avoir enterré chacune leur propre fille, morte de maladie.
Elles se sont dit : “Le jour où je partirai, qui va
s’occuper de moi ? A force d’enterrer tout le monde,
je vais me retrouver toute seule.” L’une étant
veuve et l’autre divorcée. Sur ce point, Laurence Moguérou
souligne que c’est souvent un sentiment de grande insécurité,
de solitude qui incite aussi les personnes à souscrire un
contrat. Catherine Bonte, psychologue, gérontologue, rappelle
également l’éclatement des familles, la perte
du lien social, source de grande angoisse. “On parle peu ou
plus avec ses proches. On se perd, on s’éloigne, on
ne se connaît plus. Alors quand la mort approche, on se demande
comment ils vont pouvoir s’occuper dignement de notre enterrement,
où ils vont nous inhumer. Anticiper matériellement
sa mort permet de se rassurer. C’est important de savoir que
l’on a sa place quelque part.” ““Je ne veux
pas être enterré comme un chien” disent souvent
des personnes âgées, qui se souviennent de la fosse
commune réservée autrefois aux indigents, reprend
Laurence Moguérou. Pour une inhumation, très peu d’entre
elles, du reste, choisissent un cercueil en sapin considéré
encore comme le bois des pauvres.” “Et puis, ajoute-t-elle,
il existe une telle pression pour réussir sa vie que l’on
cherche aussi à réussir sa mort… en essayant
d’en maîtriser tous les détails possibles. C’est
une démarche très individualiste, à l’image
de notre époque...”
Quelle place pour le rituel collectif ?
La
grande peur de Michelle Thibon était “que l’on
fasse n’importe quoi de (son) corps”. Elle souhaite
être crématisée et que ses cendres soient dispersées
en mer, comme elle l’a fait pour sa fille. Dans son contrat
d’obsèques, elle a même précisé
le lieu de dispersion : entre le château d’If et l’île
de Frioul, au large de Marseille. Christiane Kling, très
croyante, souhaite, elle, pour ses obsèques une cérémonie
qui ne soit pas triste ; elle la veut “vivante, reflet de
l’espérance”. Elle a donc choisi en conséquence
les chants et les textes du service religieux. “Ce genre de
démarche serait impensable chez des personnes de confession
musulmane ou juive, affirme l’anthropologue Malek Chebel.
Dans ces deux religions, les rites sont très vivaces, la
communauté et la famille jouent un rôle capital et
les personnes meurent en général confiantes ; elles
savent que l’on va prendre soin d’elles. En Europe,
le mort n’est plus sûr de mourir dans de bonnes conditions.
Les rites deviennent incertains. Dans les campagnes, ça fait
bien longtemps qu’on ne réserve plus dans la grange
le bois destiné aux cercueils, ni les vêtements ou
le linceul pour le jour de sa mort. Alors on paie pour avoir confiance.
Cela rejoint en bien des points l’attitude de certains puissants
de ce monde qui se font édifier des mausolées gigantesques,
des pyramides, à la démesure de leur toute puissance.”
Dans cette démarche d’anticipation, quelle place reste-t-il
au rite funéraire, expression collective de la perte d’un
membre de la communauté ? “Pour une catégorie
de nos adhérents, cette anticipation de la mort via un contrat
de prévoyance est l’occasion d’initier la discussion
autour de la mort avec les proches, en les tenant informés
de leur démarche. Ces personnes ont décidé
de gérer seules ce qui relève du choix personnel mais
laissent la place à l’initiative collective, sociétale,
dans l’élaboration du rite. Elles règlent les
questions matérielles et laissent à la collectivité
celles qui font sens”, conclut Laurence Moguérou.
(1) L’association Colombe, association à but non
lucratif régie par la loi de 1901, existe depuis 1998. Elle
enregistre les volontés funéraires de ses adhérents
lors de la souscription d’un contrat obsèques testamentaire.
Elle est la garante du respect des dernières volontés
du défunt. A ce titre, elle est une interface, voire un médiateur,
entre les différentes personnes concernées lors d’un
décès. Elle intervient par exemple en cas d’opposition
familiale, de désaccord entre les membres d’une même
famille, de difficultés administratives avec les pouvoirs
publics.
Contact Tél. : 02 23 30 10 40
|