N°15

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Apparus il y a près de trente ans, les contrats de prévoyance funéraire permettent à chacun d’organiser et de régler ses propres obsèques de son vivant. En France, aujourd’hui, plus de 500 000 personnes sont couvertes par un contrat de ce type. 65 % d’entre elles sont des femmes, âgées en moyenne de 75 ans.

 

Savoir que l’on a sa place, quelque part…

La plupart de nos adhérents souscrivent un contrat pour être “tranquilles” disent-ils, et, souvent, ils ajoutent : “ça ne pèsera pas sur mon entourage””, explique Laurence Moguérou, Secrétaire Générale de l’association Colombe(1) qui gère les volontés funéraires figurant dans ce type de contrat. “Ça”, c’est autant le poids financier que l’organisation matérielle des obsèques, avec tout le stress que cela occasionne. Il existe également chez certains une volonté très précise de voir respecter leurs choix, en matière de cérémonie ou de sépulture, des choix que ne partagent pas forcément leurs familles. “Se faire crématiser, préciser le lieu de dispersion des cendres, exiger un service civil, ou au contraire religieux, tout cela révèle un désir très fort d’organiser sa mort comme on le veut, à son image, analyse Laurence Moguérou.

Comme si l’on voulait contrôler jusqu’au bout la dernière image que l’on va donner de soi. D’ailleurs le contrat qui précise les volontés a une valeur juridique, testamentaire : ne pas respecter sciemment les souhaits du défunt constitue une infraction pénale.”

Tenir la mort à distance

Très souvent, c’est suite à la mort d’un proche que les personnes souscrivent ce type de contrat. La douleur, la prise de conscience soudaine que la mort ne touche pas seulement les autres, font réagir. Organiser ses propres obsèques, les payer par avance, en régler tous les détails conjurerait en partie notre peur de la mort, la rendrait sinon plus familière, en tout cas moins effrayante, la mettrait en quelque sorte à distance, en échec. Comme beaucoup d’autres souscripteurs, Michelle Thibon et Christiane Kling se sentent “soulagées” et “n’y pensent plus” depuis qu’elles ont signé un contrat. Elles ont pris cette décision après avoir enterré chacune leur propre fille, morte de maladie. Elles se sont dit : “Le jour où je partirai, qui va s’occuper de moi ? A force d’enterrer tout le monde, je vais me retrouver toute seule.” L’une étant veuve et l’autre divorcée. Sur ce point, Laurence Moguérou souligne que c’est souvent un sentiment de grande insécurité, de solitude qui incite aussi les personnes à souscrire un contrat. Catherine Bonte, psychologue, gérontologue, rappelle également l’éclatement des familles, la perte du lien social, source de grande angoisse. “On parle peu ou plus avec ses proches. On se perd, on s’éloigne, on ne se connaît plus. Alors quand la mort approche, on se demande comment ils vont pouvoir s’occuper dignement de notre enterrement, où ils vont nous inhumer. Anticiper matériellement sa mort permet de se rassurer. C’est important de savoir que l’on a sa place quelque part.” ““Je ne veux pas être enterré comme un chien” disent souvent des personnes âgées, qui se souviennent de la fosse commune réservée autrefois aux indigents, reprend Laurence Moguérou. Pour une inhumation, très peu d’entre elles, du reste, choisissent un cercueil en sapin considéré encore comme le bois des pauvres.” “Et puis, ajoute-t-elle, il existe une telle pression pour réussir sa vie que l’on cherche aussi à réussir sa mort… en essayant d’en maîtriser tous les détails possibles. C’est une démarche très individualiste, à l’image de notre époque...”

Quelle place pour le rituel collectif ?

La grande peur de Michelle Thibon était “que l’on fasse n’importe quoi de (son) corps”. Elle souhaite être crématisée et que ses cendres soient dispersées en mer, comme elle l’a fait pour sa fille. Dans son contrat d’obsèques, elle a même précisé le lieu de dispersion : entre le château d’If et l’île de Frioul, au large de Marseille. Christiane Kling, très croyante, souhaite, elle, pour ses obsèques une cérémonie qui ne soit pas triste ; elle la veut “vivante, reflet de l’espérance”. Elle a donc choisi en conséquence les chants et les textes du service religieux. “Ce genre de démarche serait impensable chez des personnes de confession musulmane ou juive, affirme l’anthropologue Malek Chebel. Dans ces deux religions, les rites sont très vivaces, la communauté et la famille jouent un rôle capital et les personnes meurent en général confiantes ; elles savent que l’on va prendre soin d’elles. En Europe, le mort n’est plus sûr de mourir dans de bonnes conditions. Les rites deviennent incertains. Dans les campagnes, ça fait bien longtemps qu’on ne réserve plus dans la grange le bois destiné aux cercueils, ni les vêtements ou le linceul pour le jour de sa mort. Alors on paie pour avoir confiance. Cela rejoint en bien des points l’attitude de certains puissants de ce monde qui se font édifier des mausolées gigantesques, des pyramides, à la démesure de leur toute puissance.” Dans cette démarche d’anticipation, quelle place reste-t-il au rite funéraire, expression collective de la perte d’un membre de la communauté ? “Pour une catégorie de nos adhérents, cette anticipation de la mort via un contrat de prévoyance est l’occasion d’initier la discussion autour de la mort avec les proches, en les tenant informés de leur démarche. Ces personnes ont décidé de gérer seules ce qui relève du choix personnel mais laissent la place à l’initiative collective, sociétale, dans l’élaboration du rite. Elles règlent les questions matérielles et laissent à la collectivité celles qui font sens”, conclut Laurence Moguérou.

(1) L’association Colombe, association à but non lucratif régie par la loi de 1901, existe depuis 1998. Elle enregistre les volontés funéraires de ses adhérents lors de la souscription d’un contrat obsèques testamentaire. Elle est la garante du respect des dernières volontés du défunt. A ce titre, elle est une interface, voire un médiateur, entre les différentes personnes concernées lors d’un décès. Elle intervient par exemple en cas d’opposition familiale, de désaccord entre les membres d’une même famille, de difficultés administratives avec les pouvoirs publics.

Contact Tél. : 02 23 30 10 40

web : www.associationcolombe.org

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