Dominique Lecomte
Directrice de l’Institut médico-légal de Paris
Vingt
ans au «service des morts» : c’est le mot «service»
qui est important dans le sous-titre de l’ouvrage(1), instructif
autant que passionné, que le Professeur Dominique Lecomte,
médecin légiste et directrice de l’Institut
médico-légal de Paris, vient de consacrer à
«ses» métiers. Cette notion de service qui reste
le moteur du parcours professionnel - entre concours de circonstance
et intérêt scientifique pour la médecine légale
- de cette femme de devoir aujourd’hui à la tête
de l’IML. Popularisé par de nombreux films et par une
abondante littérature, on ne connaît pourtant de l’Institut
- glacialement appelé «la morgue» - que ce que
l’on en voit le long du Pont d’Austerlitz à Paris,
une triste bâtisse en briques rouges coincée entre
Seine et métro. L’Institut accueille pourtant quelque
3 000 corps chaque année, passants subitement décédés
sur la voie publique, personnes mortes chez elle et jamais réclamées,
ou victimes de crimes sur lesquels police et justice demandent à
en savoir davantage. «Mon métier, c’est d’accompagner
les victimes, explique Dominique Lecomte. Si nous n’étions
pas là pour les examiner, expliquer leur mort subite ou criminelle,
elles seraient toutes seules, abandonnées. Faire parler la
victime à travers son corps, ses traumatismes, son histoire
médicale, c’est aussi lui rendre un dernier hommage.»
D’abord la dignité des défunts et l’accueil
des proches
Dès
son arrivée en 1988 à la tête de l’IML,
son objectif premier a été de rétablir la dignité
des corps confiés à l’Institut et de privilégier
un accueil des familles digne de ce nom. En quelques années,
volontaire et persuasive, Dominique Lecomte a su se faire entendre
de ses autorités de tutelle - à la fois la Ville de
Paris et la Préfecture de police -, et a engagé l’Institut
dans une rénovation partielle de manière à
disposer prochainement de salles dédiées à
l’accueil, à la présentation des corps, au recueillement…
«Notre société a évolué, explique-t-elle.
Aujourd’hui, les familles veulent voir le corps de leur défunt.
Elles sont en demande, surtout face à une mort subite ou
violente, et c’est à nous de leur apporter des éléments
de réponse. J’estime que cela commence par un accueil
décent, des locaux adaptés et un corps présentable,
recouvert d’un drap blanc. Interrogatives toujours, agressives
parfois, les familles ont besoin d’être écoutées
et qu’on parle avec elles. L’adjonction d’une
psychologue professionnelle à l’équipe de l’Institut
s’inscrit dans cette approche.» Une approche typiquement
française, comme le lui faisait remarquer Patricia Cornwell,
auteur américaine de nombreux romans noirs(2), comparant
l’IML aux morgues américaines et à celles des
autres pays européens qui se limitent à un travail
d’autopsie et de présentation des corps, sans prendre
en compte l’accueil des familles. «Mais face au désarroi,
parfois à la colère des familles, je pense que cela
fait aussi partie de mon métier de m’occuper d’elles.
Je suis médecin d’abord. Si je m’occupe des morts,
c’est aussi dans le but d’expliquer aux vivants les
derniers instants de leur défunt.»
La dure réalité des abandons de famille
Expert
auprès des tribunaux depuis plus de vingt ans - une tâche
passionnante mais difficile et éprouvante avec «beaucoup
de tension, des explications détaillées, parfois dures
à soutenir, l’accusé renfermé sur lui-même,
un auditoire qui ne possède pas forcément toutes les
compétences pour comprendre mes conclusions…»
, Dominique Lecomte est l’un des rares médecins légistes
anatomo-pathologistes français. En plus de son métier
de légiste, et de la gestion administrative de l’Institut
- dont l’équipe de dix médecins légistes
pratique 2 000 autopsies chaque année -, elle trouve le temps
de donner des cours de médecine légale aux officiers
de police… Et même de partir au Rwanda ou au Kosovo
pour travailler dans des conditions épouvantables aux côtés
des forces internationales engagées sur le terrain. «Des
expériences qui vous marquent à vie, qui démontrent
jusqu’où peut aller le dérèglement de
l’être humain en période de guerre, quand plus
rien ne le retient. Tortures, massacres, mutilations… nous
devions être là pour témoigner, sinon tout le
monde oublie. Pire, tout le monde ferme les yeux.» Retour
à Paris. Dans son livre, écrit avant l’été
2003, Dominique Lecomte cite les cas de corps transportés
à l’Institut alors qu’ils sont morts depuis des
jours, abandonnés de tous. «Le désintérêt,
l’oubli de l’autre, sont des réalités
qui me frappent énormément dans cette grande ville
qu’est Paris, écrit-elle. Il y a beaucoup trop de morts
oubliés des leurs… Quand elles sont retrouvées
et contactées, certaines familles refusent de prendre le
corps en charge, expliquant par lettre : «On ne l’a
pas vu depuis quinze ans, ce n’est pas maintenant qu’on
va s’y intéresser.» Elle n’a donc pas été
surprise de constater, aux lendemains de la canicule - au cours
de laquelle l’Institut s’est parfois chargé de
plus de soixante réceptions quotidiennes -, le nombre «d’abandons
de famille», ou alors, sourit-elle pas dupe, «le nombre
de familles justement en voyage à l’étranger
ces jours-là… quand elles ne me certifiaient pas qu’elles
avaient rendu visite à leur parent justement la veille de
sa mort.»
Si on naît, on meurt…
«Notre société occulte totalement la mort»,
regrette-t-elle en soulignant la dissolution des rites funéraires,
toutes religions confondues, rites autrefois célébrés
comme un dernier hommage à ceux qui nous quittaient. «Il
n’y a de place aujourd’hui que pour la vie et le pouvoir,
avec l’argent pour moteur. Les morts sont cachés, vite
oubliés et même ceux qui sont en deuil sont laissés
sur le bord du chemin. Il faut vivre coûte que coûte,
en oubliant tout simplement, que si on naît, on meurt…»
Un aphorisme à la Cioran qui explique également la
publication de son Quai des Ombres. «En plus d’expliquer
mon métier, j’ai voulu dire à ceux qui me liront
: Oui, la mort existe, on n’en parle jamais, on s’imagine
immortel mais la mort, je la vois chaque jour. Elle est là,
encore plus douloureuse quand elle arrive inopinément.»
Rien de morbide dans cette confession, simplement la marque de son
intérêt aux autres et la volonté de cesser de
masquer la réalité derrière un matérialisme
exacerbé. C’est aussi pour cela que Dominique Lecomte
veut rendre leur dignité d’être humain à
ses «hôtes» provisoires. «Ils ont aimé,
ils ont vécu, traitons les avec respect, même si ce
ne fut pas le cas durant leur vie, conclut-elle. Au-delà
de l’existence biologique, la vie, c’est avant tout
la prise de conscience de son être dans tout ce qu’il
recèle de merveilleux en soi, pour soi et pour les autres.
La mort, c’est la fin du parcours. Et c’est à
travers la connaissance que j’ai de la mort, de mes gestes
professionnels au quotidien, que je respecte et apprécie
plus que quiconque la vie.»
(1) Dominique Lecomte, Quai des Ombres, vingt ans au service des
morts, Ed. Fayard, avril 2003.
(2) Patricia Cornwell dont l’héroïne récurrente,
Kay Scarpetta, est médecin légiste, expert général
de l’état de Virginie.
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