N°15

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(1) Préparer sa mort, Editions de l’Atelier, Paris, 2001.

 

“J’aurais dû mourir plusieurs fois et je suis encore là”

Atteinte d’une leucémie en 1992, victime d’une rechute gravissime en 1998, Nicolle Carré est aujourd’hui en rémission. “J’apprends à vivre en apprenant à mourir, écrit-elle dans son livre Préparer sa mort(1). Je vis. Cela me paraît tellement extraordinaire ! J’aurais dû mourir plusieurs fois et je suis encore là. J’aime raconter monhistoire à qui veut l’entendre comme le font ces anciens combattants qui montrent fièrement leurs blessures. Ils ont échappé à l’enfer de la guerre ; moi, j’ai seulement échappé à la mort.”

Lorsqu’en 1998, Nicolle Carré apprend sa rechute, une date est fixée pour son entrée à l’hôpital : elle a deux mois pour se préparer. Elle a très peur. Elle se met à ranger sa maison, d’abord fébrile puis plus paisible. “Mettre de l’ordre il n’y a rien de tel pour se préparer.” Elle vide les placards, trie le linge, nettoie “comme avant de partir en vacances”. Elle remplit le réfrigérateur et le congélateur, laisse des sucreries “pour la douceur, pour le chagrin, ou les deux ensemble”, répertorie les numéros de téléphone d’amis en cas de besoin, et élabore un dossier. En charge depuis toujours du quotidien familial, elle intitule une première chemise “où trouver quoi”, très détaillée, concernant les papiers de famille, une autre “gérer le quotidien” avec les factures à payer et les comptes bancaires, et enfin une dernière “si je meurs”, avec les démarches à accomplir et quelques indications quant à la cérémonie qu’elle aimerait que ses proches organisent. “Je voulais faciliter la vie des miens. Je n’imposais rien, tout était ouvert, je donnais quelques pistes, précise-t-elle. Anticiper ma mort, ce n’était pas pour moi une route solitaire, c’était trouver un chemin de dialogue avec mon mari, mes enfants. C’est épouvantable quand quelqu’un décède et que ceux qui restent fouillent partout, retournent les tiroirs pour trouver les papiers. C’est autant un viol qu’un sentiment d’abandon total pour la famille : “il ne nous a pas dit ce qu’il fallait faire”. Moi j’avais besoin de dire, “s’il m’arrive quelque chose, sachez que vous trouverez des papiers, un dossier ; ça vous aidera”. C’était ma façon de leur dire : “je ne vous quitte pas n’importe comment”. C’est ça anticiper. C’est faire en sorte de maintenir des liens, un dialogue, au moment même où l’on va partir.”

Parler de sa mort avec ses proches a été délicat. Il a fallu trouver les moments adéquats, parler, quitte à ce que cela soit mal pris. Pour Nicolle Carré, l’important était de placer des balises – rappeler qu’il fallait s’occuper du jardin, indiquer où se trouvaient ses vêtements, encourager ses proches à ouvrir le dossier. Des balises matérielles certes, mais énoncées à chaque fois.

Aujourd’hui, de retour dans la vie, Nicolle Carré estime que pour vivre pleinement il faut de temps en temps se poser la question : si tu devais mourir bientôt, qu’est-ce que tu ferais ? “Ça remet les choses en place, dans le bon axe. On se met à réfléchir à son désir profond, à ce que l’on est et à ce que l’on aimerait faire qui nous ressemblerait le plus…” Et d’ajouter : “Préparer sa mort, c’est peut-être tout simplement vivre vraiment, vivre totalement.”

 

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