“J’aurais dû mourir plusieurs fois et je suis
encore là”
Atteinte
d’une leucémie en 1992, victime d’une rechute
gravissime en 1998, Nicolle Carré est aujourd’hui en
rémission. “J’apprends à vivre en apprenant
à mourir, écrit-elle dans son livre Préparer
sa mort(1). Je vis. Cela me paraît tellement extraordinaire
! J’aurais dû mourir plusieurs fois et je suis encore
là. J’aime raconter monhistoire à qui veut l’entendre
comme le font ces anciens combattants qui montrent fièrement
leurs blessures. Ils ont échappé à l’enfer
de la guerre ; moi, j’ai seulement échappé à
la mort.”
Lorsqu’en 1998, Nicolle Carré apprend sa rechute,
une date est fixée pour son entrée à l’hôpital
: elle a deux mois pour se préparer. Elle a très peur.
Elle se met à ranger sa maison, d’abord fébrile
puis plus paisible. “Mettre de l’ordre il n’y
a rien de tel pour se préparer.” Elle vide les placards,
trie le linge, nettoie “comme avant de partir en vacances”.
Elle remplit le réfrigérateur et le congélateur,
laisse des sucreries “pour la douceur, pour le chagrin, ou
les deux ensemble”, répertorie les numéros de
téléphone d’amis en cas de besoin, et élabore
un dossier. En charge depuis toujours du quotidien familial, elle
intitule une première chemise “où trouver quoi”,
très détaillée, concernant les papiers de famille,
une autre “gérer le quotidien” avec les factures
à payer et les comptes bancaires, et enfin une dernière
“si je meurs”, avec les démarches à accomplir
et quelques indications quant à la cérémonie
qu’elle aimerait que ses proches organisent. “Je voulais
faciliter la vie des miens. Je n’imposais rien, tout était
ouvert, je donnais quelques pistes, précise-t-elle. Anticiper
ma mort, ce n’était pas pour moi une route solitaire,
c’était trouver un chemin de dialogue avec mon mari,
mes enfants. C’est épouvantable quand quelqu’un
décède et que ceux qui restent fouillent partout,
retournent les tiroirs pour trouver les papiers. C’est autant
un viol qu’un sentiment d’abandon total pour la famille
: “il ne nous a pas dit ce qu’il fallait faire”.
Moi j’avais besoin de dire, “s’il m’arrive
quelque chose, sachez que vous trouverez des papiers, un dossier
; ça vous aidera”. C’était ma façon
de leur dire : “je ne vous quitte pas n’importe comment”.
C’est ça anticiper. C’est faire en sorte de maintenir
des liens, un dialogue, au moment même où l’on
va partir.”
Parler
de sa mort avec ses proches a été délicat.
Il a fallu trouver les moments adéquats, parler, quitte à
ce que cela soit mal pris. Pour Nicolle Carré, l’important
était de placer des balises – rappeler qu’il
fallait s’occuper du jardin, indiquer où se trouvaient
ses vêtements, encourager ses proches à ouvrir le dossier.
Des balises matérielles certes, mais énoncées
à chaque fois.
Aujourd’hui, de retour dans la vie, Nicolle Carré
estime que pour vivre pleinement il faut de temps en temps se poser
la question : si tu devais mourir bientôt, qu’est-ce
que tu ferais ? “Ça remet les choses en place, dans
le bon axe. On se met à réfléchir à
son désir profond, à ce que l’on est et à
ce que l’on aimerait faire qui nous ressemblerait le plus…”
Et d’ajouter : “Préparer sa mort, c’est
peut-être tout simplement vivre vraiment, vivre totalement.”
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