Se souvenir des vivants qui se sont occupés des morts

Au sortir de la canicule d’août 2003, le Conseil National d’Éthique du Funéraire se réunit. Membre de cette instance, Catherine Le Grand-Sébille, anthropologue, entend les témoignages bouleversants de professionnels du funéraire et des chambres mortuaires des hôpitaux de la région parisienne. Très peu relayé par les médias, le travail qu’ils ont accompli auprès des défunts et de leurs familles semble avoir été occulté. Un silence d’autant plus injuste que ces personnes ont fait face à l’insoutenable avec un courage et un dévouement exemplaires. Au travers d’une enquête réalisée avec sa consoeur Anne Véga, Catherine Le Grand-Sébille a souhaité rendre compte de ce qu’ils ont vécu, à Paris et dans la région Centre. Réalisée sur la base d’entre- tiens menés auprès d’une trentaine de professionnels, de bénévoles et de familles de victimes, cette enquête salutaire restitue la parole des “oubliés” de la canicule en même temps qu’elle leur rend hommage. Synthèse des idées forces.

Un temps bouleversé

Tout le monde se trouve placé en situation d’urgence, rien ne peut se faire dans les temps : on pourrait résumer ainsi la temporalité contradictoire dans laquelle professionnels et familles se débattent pendant la catastrophe. Face au surnombre de défunts à prendre en charge au même moment, les professionnels et bénévoles du funéraire se sentent débordés, dépassés, submergés. Loin de démissionner, ils se dépensent sans compter, gérant des appels incessants, accueillant familles sur familles, assurant des permanences de nuit. “Chez nous, le mois d’août est un mois très calme, explique le responsable d’un crématorium. La situation de crise, nous l’avons ressentie tout d’un coup parce qu’il y a eu un surcroît d’activité dû au nombre de cérémonies qui se sont multipliées (…) L’amplitude de travail des conducteurs de four allait de 7h du matin, pour deux d’entre eux, jusqu’aux alentours de 15h et l’autre équipe arrivait à 15h pour travailler jusqu’à 3h du matin”. Du stockage des corps dans des locaux surchargés jusqu’aux cérémonies à l’église qui “font bouchon, bouchon, bouchon…” – pour reprendre les termes d’un bénévole travaillant auprès d’organisateurs d’obsèques –, le dispositif bloque à toutes les échelons. Conséquence : les familles se voient imposer des délais impensables : “Familles reçues le 9 août, célébration le 22. Familles reçues le 10, célébration le 25. Vous vous rendez compte, quinze jours… Même par rapport à la loi qui nous donne six jours pour faire les obsèques, c’était vraiment inimaginable " explique avec précision ce bénévole. Les proches sont d’autant plus déstabilisés par les délais qu’ils ne s’y attendent pas, surtout au début de la canicule : “les familles arrivaient les unes après les autres mais, comme l’afflux de décès n’était pas encore relayé par la presse, il y avait un décalage, les gens ne comprenaient pas”, relève un professionnel du funéraire.

Un dénominateur commun : l’angoisse

L’angoisse ressentie par les professionnels n’a d’égale que celle des familles. A cause du nombre, tout d’abord. Recensé dans la presse, le chiffre de 15 000 morts paraît presque abstrait. Sur le terrain, il relève du cauchemar. “Grande vague”, “effet boule de neige”, les professionnels ne trouvent pas de mots assez puissants pour qualifier la quantité effrayante de corps qui déferle littéralement sous leurs yeux. Ils vont jusqu’à éprouver le sentiment qu’une génération tout entière est brutalement rayée de la carte. L’angoisse de ces témoins directs est d’autant plus forte qu’ils ont l’impression d’être les seuls à pointer le caractère exceptionnel de ce qui se passe, à prendre la pleine mesure de la catastrophe. Autre source d’angoisse – pour les familles, surtout – la confrontation à la dégradation des corps ; des cadavres restés trop longtemps à domicile ou, faute de place, entreposés par les Instituts médico-légaux dans des locaux mal réfrigérés. Corps glissés à la hâte dans des housses, entassés, abîmés, boursouflés, malodorants, méconnaissables parfois : " elle était blanche comme moi, évidemment, ma soeur, et bien elle était comme la couleur de la chaise, vous voyez, ce n’était plus elle ", lâche le frère d’une victime. Tandis que certaines familles doivent supporter l’extrême crudité de la mort et du processus de décomposition, d’autres traversent une autre forme d’épreuve, tout aussi pénible, celle de l’errance de service en service, en quête d’un corps qu’on mettra des jours et des jours à localiser.

Entre traumatisme et héroïsme, une expérience existentielle

Pour exprimer le choc émotionnel ressenti, les professionnels du funéraire sont nombreux à évoquer des analogies avec les morts d’enfants. Pour traduire l’horreur éprouvée devant l’état des corps, ils font allusion aux catastrophes aériennes. Le traumatisme qu’ils ont vécu est une expérience existentielle qui les marquera à jamais : “sur le plan personnel, cette crise a amplifié chez moi le besoin d’être un humain, un humain qui s’accomplisse (…) Ce à quoi j’ai participé cet été-là m’incite sur le plan personnel à “re-paramétrer” ma vie en fonction de cet essentiel”, déclare ainsi le responsable d’un crématorium. En contrepoids du traumatisme subi, les professionnels expriment leur fierté d’avoir tenu le coup, de s’être surpassés. En un sens, ils sortent grandis du cataclysme, avec une conscience accrue des vraies valeurs. Pour sa charge négative comme pour sa charge positive, le drame d’août 2003 forme désormais une ligne de partage entre les professionnels du funéraire, selon qu’on y était ou qu’on n’y était pas.

Une colère partagée

On est frappé, enfin, au fil des témoignages, par le regard bienveillant des professionnels sur l’entourage des victimes. Dans l’ensemble, les professionnels ont trouvé les familles correctes et responsables et ils s’insurgent contre le discours culpabilisant des médias et des pouvoirs publics à leur encontre. Professionnels et familles se retrouvent solidaires dans le sentiment d’avoir été incompris. Comme si la société leur infligeait une “double peine”, celle d’avoir subi une catastrophe et celle de se retrouver accusé injustement d’avoir failli. Opprobre systématique et manque de reconnaissance rendent les blessures des uns et des autres d’autant plus difficiles à cicatriser.

 

Catherine Le Grand-Sébille, anthropologue, est enseignant-chercheur à la Faculté de Médecine Henri Warembourg, Lille II. Professeur associé à l’Espace Ethique de l’AP-HP, elle est membre du Conseil National d’Ethique du Funéraire.

Anne Véga, Docteur en Anthropologie sociale et Ethnologie – EHESS Paris, est Chercheur associé au Centre d’Ethnologie Française (Paris) et au Laboratoire d’Ecologie Humaine et d’Anthropologie (Aix-Marseille).

 
 

De la canicule de l’été 2003, qu’a-t-on retenu ? Le nombre de morts – 15 000 –, tellement énorme qu’il en devient abstrait, les appels alarmants mais non entendus des urgentistes, les défunts en attente de sépultures, quelques corps non réclamés… De l’investissement des professionnels et du travail accompli en contact direct avec les défunts et les familles, le grand public a eu peu d’écho. Deux anthropologues libèrent la parole. Un travail de vérité et de mémoire qui s’imposait