Les stèles discoïdales dans l’art funéraire basque

Les plus anciennes stèles datées remontent au XVIe siècle. Si ces monuments ont été pensés en milieu chrétien, ils font toutefois référence, par leur répertoire iconographique et leur facture, à un contexte tout autre, sans doute païen, antérieur à l’enracinement du christianisme dans la région et culturellement marqué : celui de la civilisation basque. Car, malgré la présence de stèles de ce type dans d’autres lieux de France et d’Europe (du Portugal à la Norvège et à la Russie), et même de Turquie, celles-là possèdent un caractère propre. “On ne saurait dire s’il existe un lien de parenté entre les stèles basques et les autres, dans la mesure où elles sont si peu documentées, explique Claude Labat, président de l’association Lauburu(1) et co-auteur de la remarquable monographie(2) dédiée à cet art funéraire. Les motifs inscrits sur nos stèles sont des symboles fondamentaux universels qu’on retrouve exprimés partout, à des époques diverses et par des cultures différentes. Soleils, astres, végétaux, triangles… Il n’y a jamais rien de macabre dans ces dessins. Certains montrent des oiseaux, les outils emblématiques du métier exercé par le défunt, un cavalier, etc. En Pays Basque, la sépulture n’est pas la dernière demeure, elle est le prolongement de la maison des vivants. Le décor des stèles, au-delà du symbole universel, parle la langue de l’autochtone. Il semble renvoyer au très vieux mythe de Ortz (le firmament), Hil (la lune) et Egu (le soleil), dont l’origine se perd en quelque temps du troisième millénaire avant notre ère.” Pourtant, à la fin du XIXe siècle, le visage des cimetières basques perd de son particularisme avec la construction croissante de caveaux. A contre-courant, une poignée d’érudits s’intéresse à ce patrimoine ancien : Louis Colas (1869-1929), jeune enseignant de Bayonne, puis l’ethnologue Jose Miguel de Barandiaran, chargé d’inventorier ces monuments par le ministère français des Affaires culturelles (1950-1960), le marquis d’Arcangues qui en sauve plusieurs du pillage et de la destruction jusque dans les années 60, de même que le père Marcel Etchehandy, bénédictin de l’abbaye de Belloc, et enfin les fondateurs de Lauburu.

Un message adressé au défunt

Lauburu s’engage dans la réhabilitation de la stèle à disque expressive. Avec le Conseil d’architecture, urbanisme et environne- ment (C.A.U.E.) des Pyrénées Atlantiques, elle entreprend de réfléchir à une nouvelle démarche d’aménagement des cimetières basques. Dans ce contexte, à partir des années 80, naissent les premières stèles discoïdales modernes, tournées comme jadis vers l’Orient, dans des cimetières- jardins, et porteuses d’un vrai message du défunt adressé aux vivants (sa basquitude, son métier, sa foi, sa pensée…). “On ne crée pas de révolution dans les cimetières, rappelle le père François Xavier Esponde, aumônier de santé à Bayonne. Mais il est possible d’innover et d’être créatif tout en respectant des règles dont celle de l’autorité du maire sur le cimetière. Il ne s’agit pas de fabriquer des copies fidèles des monuments des XVIe-XVIIe siècles sous prétexte d’un retour nostalgique vers l’identité basque. Car, en quelques siècles, le monde et les mentalités ont changé. Les modèles anciens déclinaient largement un répertoire de motifs cosmologiques qui faisait écho aux croyances primitives. La mer, par exemple, était pensée comme un lieu de travail, jamais comme un espace d’immortalité alors que c’est le cas aujourd’hui. De plus, de nos jours, l’environnement et l’écologie sont au coeur des préoccupations. Et puis s’est répandue la pratique de la crémation : avec l’urne, la relation à la mort n’est plus la même, elle s’avère plus éthérée. Ces constats ouvrent tout un champ à l’imagination pour renouveler la conception et l’art des cimetières. On pourra ainsi marquer une stèle d’un décor de vagues, la poser dans un cimetière paysager, l’associer à une cavurne – caveau pour vases funéraires – et la penser ainsi dans un format adapté...” De même que “les croyances chrétiennes et leur symbolisme sont venus interférer puissamment avec les vieilles formes et leur ont insufflé une nouvelle vie” (J. M. de Barandiaran), il est temps que l’esprit du XXIe siècle les réinvestisse à son tour pour leur offrir une troisième vie.

(1) “Quatre faces“, nom attribué à la “croix basque” à quatre virgules, emblème de cette association créée en 1974 pour sauver, inventorier et valoriser les stèles discoïdales basques. Tél. : 05 59 93 17 43.

(2) Les stèles discoïdales et l’art funéraire basque. Jon Etcheverry-Ainchart, Michel Duvert, Marcel Etchehandy, Claude Labat. Lauburu-Ed. Elkar. 2004. 187 p. 37,50 euros.

 

 
 

Plantées en terre basque à la tête orientée de très vieilles tombes, parmi les herbes folles, des fleurs de pierre animent l’espace dévolu aux morts de leurs rosettes, rouelles, étoiles, soleils, svastikas, croix… dessinées, multipliées et combinées en une multitude d’images sculptées en champlevé. Ces stèles funéraires “discoïdales”, dont la silhouette en trou de serrure renvoie à leur énigme, sont plusieurs milliers au Pays Basque Nord.