Soigner après la mort Expo photo

Deux mains nouent la cravate d’un homme. Ce pourraient être celles de l’épouse ou celles d’un fils aimant. Mais non, et pourtant, quel respect dans le geste… L’homme ne bouge pas, il dort. A-t-il deux trous au côté droit ? Plus loin, c’est une chevelure qu’on coiffe avec une douceur infinie. La tête repose en arrière, sans plainte, drapée de blanc, inerte. Puis, voilà une étagère dans une armoire, avec ses pots et ses flacons. C’est une pharmacie qui pourrait être la nôtre. Mais pourquoi ce crucifix en compagnie des poudres et des crèmes ?

Les trente-sept photographies en noir et blanc de Mathieu de France pourraient dire les séquences de vies familières. Presque, ou plutôt, non. Elles racontent la vie à la frontière de la mort, ces moments ténus où les personnels des chambres mortuaires de l’Assistance publique entourent les défunts de leurs soins attentifs avant la levée de corps qui les mue irrémédiablement en dépouilles, avant la vraie fin d’après la mort.

Un travail d’images sur l’hôpital et les soignants

Ce reportage photo est le fruit d’une rencontre. Emmanuel Hirsch, qui dirige l’Espace éthique de l’Assistance publique - Hôpitaux de Paris et le Département de recherches en éthiques de Paris 11, souhaitait que fût réalisé un travail tionnement existentiel se mêlait une curiosité d’ordre sociologique au sujet de la préparation à la mort, sa perception, les soins prodigués au corps du défunt. Avant de commencer à photographier, il passe une dizaine de jours en visites de quatre à cinq heures auprès des personnels des chambres mortuaires. Il regarde, il discute. “J’ai pris conscience que ma tâche de documentation d’un univers si peu connu et difficile correspondait aussi à une attente de ces hommes et ces femmes, désireux de faire L’accueil Les professionnels de santé acceptant d’être photographiés en situation signent une autorisation. Le photoreporter se lance. Clic, clac, le tableau d’arrivée des défunts avec les noms et les numéros des caves réfrigérées, les lits aux draps blancs, les corps autopsiés, une séance de rasage, l’enlèvement d’un pacemaker, la pause lecture-café, les ombres, les lumières, l’identité religieuse du mort, la toilette, l’habillage, etc. “Il m’est arrivé de venir et de repartir aussitôt car rien n’allait, avoue Mathieu de France. Par exemple, lors de la découverte inattendue que le défunt était un bébé. Je n’ai jamais cherché à me forcer si l’humeur n’était pas au rendez-vous. Certaines visions étaient violentes, choquantes. Les départs douloureux des familles me bouleversaient. Les personnes qui portaient le même nom que moi ou étaient nées la même année me laissaient une impression poignante. Je ressentais le besoin de parler longuement de ces émotions avec les agents des chambres mortuaires, c’était un vrai partage.”

A travers ces images, c’est aussi le personnel soignant qui s’exprime. La signature du photographe scelle le regard du visiteur à celui du soignant ultime. Pour ce dernier, le mort n’est pas un cadavre. Il reste une personne parce qu’il représente un sujet d’attention. L’acte de soin prodigué, dans sa délicatesse, révèle l’amour du métier. Jean-Yves Noël, infirmier, responsable de la chambre mortuaire du groupe hopitalier Pitié-Salpêtrière en témoigne : “Ce soin ultime à la personne morte devrait constituer pour les soignants un moment d’autant plus privilégié, moment ô combien intime où celles et ceux qui réalisent cette toilette et cette préparation du corps ont, par le sens qu’ils donnent à cet acte, la possibilité d’initier leur travail de deuil et par là-même cette distanciation nécessaire envers la personne qui vient de mourir. Cela fait partie intégrante du rite de séparation. La toilette dite rituelle est obligatoirement réalisée en chambre mortuaire, espace non consacré mais réservé aux différents représentants des cultes, essentiellement juifs et musulmans. Nous sommes parfois simultanément confrontés à plusieurs cérémonies dédiées à des religions différentes. Notre rôle d’organisateur et de médiateur à l’égard des différentes communautés présentes s’avère alors d’autant plus important.”