Savoir reconnaître notre
impuissance face à la mort
Carole
Lefort et Chantal Perrin travaillent main dans la main
depuis six ans. Il existe une connivence, une confiance
entre elles deux qui les cimente. C’est comme ça qu’elles
avancent et qu’elles tiennent bon. Elles font partie
de l’équipe mobile soins palliatifs douleur de l’hôpital
de Longjumeau, 500 lits, des services lourds, et pendant
un an elles ont fonctionné sans médecin dans l’équipe.
Chantal Perrin reconnaît : “Moi je me suis laissée prendre
pas plus tard que vendredi dernier. Normalement tous
les vendredis après-midi, on reste au bureau, on ne
voit pas de malades, on met les dossiers à jour, c’est
un temps pour nous. Eh bien, alors que je me sentais
fatiguée, mal au dos, mal aux épaules, ce qui est déjà
un signe que la limite n’est pas loin, je suis montée
dans les étages voir des malades, jusqu’à 19h. L’hyperactivité
chez moi c’est quand ça ne va plus du tout. Et en plus
j’ai vu des cas bien lourds. Comme si je voulais me
faire mal, me tester. Pour prouver quoi ? Ça dépend
de tellement de choses que l’on soit bien ou pas. Notre
vie personnelle joue beaucoup.”
Le
plus souvent, pourtant, elles avouent ne même pas avoir
besoin de se le dire, l’une sait d’un regard que l‘autre
ne montera pas ce jour-là dans les services, que c’est
trop. “De toute façon il n’y a jamais d’urgence. Qu’est-ce
qu’on transmettrait aux personnes si nous-même on est
déjà déprimée ! L’autre prend le relais. C’est tout.
On ne se sent plus coupable de ça, c’est fini.”
Ni l’une, ni l’autre ne se rend aux enterrements de
ses patients. Parfois, ce sont les malades eux-mêmes
qui le leur ont demandé quelques jours auparavant. Mais
elles ont appris à dire non, comme à décliner les fréquentes
invitations des familles à se rendre à un anniversaire
ou à une communion. “C’est LE piège, disent-elles. On
ne peut pas devenir l’ami d’un malade. Parce que si
la relation est trop affective, comment fera-t-on quand
il mourra ? On ne peut pas être en deuil de façon répétée
sinon, à force, on ne peut plus soigner. Et pourtant,
à chaque décès, il y a toujours du chagrin… Même avec
une bonne distance, il y en a toujours.”
Doit-on tout supporter parce qu’on est soignant ?
Depuis
quelques années, elles interviennent toutes les deux
à l’Institut de Formation de Soins Infirmiers de Longjumeau.
Elles y parlent du traitement de la douleur, des soins
palliatifs, de la mort, du stress que génère la mort…
Des sujets que les étudiants n’ont pas l’habitude d’aborder.
La majorité d’entre eux n’a souvent jamais vu de personne
décédée. Et ce n’est surtout pas pour cela qu’ils ont
choisi ce métier ! Mais Chantal Perrin et Carole Lefort
savent que c’est souvent à l’occasion d’un premier stage
en hôpital que les étudiants sont brutalement confrontés
à la mort d’un patient. Et cela peut faire des dégâts.
Parallèlement aux cours, elles organisent des tables
rondes autour de thèmes particuliers, où chacun peut
s’exprimer librement. Et toujours, elles insistent sur
l’importance du travail en équipe, sur la nécessité
de se parler entre collègues, d’oser se dire “ça ne
va pas, prends le relais”, de s’écouter soi-même pour
comprendre comment toutes ces choses-là résonnent en
soi. “On leur donne des outils pour plus tard”, souligne
Chantal Perrin.
Carole
Lefort tient toujours beaucoup à travailler une question
avec ses étudiants : “Doit-on tout supporter parce qu’on
est soignant ?” “Non bien sûr, et ça ne veut pas dire
qu’on est un mauvais soignant”, répond-elle. Et elle
ajoute en souriant : “C’est si important de le dire,
mais pour y arriver, c’est un travail de longue haleine
!” Et elle raconte comment il y a 25 ans, quand elle
débutait dans le métier, elle allait parfois vomir dans
les toilettes tellement certaines situations lui étaient
insupportables, sans jamais rien dire. Elle ajoute qu’il
n’y a pas si longtemps, dans un service où elle venait
de faire la connaissance d’un patient qui, en raison
de sa maladie, sentait très mauvais, elle a mis immédiatement
les pieds dans le plat avec les soignants, pendant la
réunion qui suivait. “Dis donc, ce patient sent mauvais,
comment tu fais ?” Et tout de suite l’infirmière de
répondre : “ah oui, toi aussi tu trouves ?” “Il y a
pratiquement toujours des solutions, alors pourquoi
s’en priver. En plus tout le monde est soulagé d’avoir
pu partager ce problème”, conclut-elle
Chacune a ses propres
limites qu’elle dépasse parfois. On a appris
à écouter les autres et à s’écouter aussi, par
expérience. Si on est soi-même trop angoissée,
on n’arrivera pas à écouter ce que nous dit
le patient. Et, de la même façon, si on est
trop proche, on ne sera pas aidant non plus.
» « Le plus important, et le plus difficile,
c’est le fait de reconnaître notre impuissance
face à la mort et l’accepter. » « On a beau
prendre du recul, il y a toujours des situations
où on se laisse prendre. »