En
un siècle, les défunts corses sont passés de la sépulture collective
à la chapelle patrimoniale implantée sur les terres familiales ou
aux abords de cimetières affichant complet. Une évolution inédite.
Au beau milieu d’un champ du Cap-Corse, le berger repose sur sa
terre, sur ce même pâturage où il emmenait ses bêtes. L’éthnologue
Georges Ravis-Giordani se souvient de cette sépulture érigée non
loin de chez lui, il y a une trentaine d’années. Celle-ci est la
dernière qu’il ait vu se construire ainsi en pleine nature, isolée
de tout. “Ce berger venait du Niolu, une vallée de tradition pastorale
du centre de la Corse, et il s’est imposé ici par son travail. Il
a fondé une famille et acheté des terres. En construisant sur sa
propriété une sépulture familiale de six ou huit places, il a ancré
sa lignée dans un territoire. Le village raconte qu’il aurait dit
à ses fils : ainsi même mort, je continuerai à surveiller mes bêtes”.
L’éthnologue ajoute finement : “je pense plutôt qu’il leur signifiait
: vous serez bien obligés de penser à moi !” Depuis toujours en
Corse, l’espace des morts côtoie celui des vivants. Du Moyen-âge
jusqu’au XIXe siècle, les défunts reposaient au coeur des villages,
sous le sol pavé des églises ou à leurs abords. Appelées arca, ces
sépultures collectives renforçaient le sens de la communauté, unie
ici et maintenant comme pour l’éternité. Les sépultures individuelles
étaient rares ; situées dans la nef ou dans l’une des chapelles
latérales, elles étaient réservées aux notables. Au nom de l’hygiène
publique, le XIXe siècle met un terme à ces pratiques. La législation
française impose partout la création de cimetières hors des agglomérations.
En Corse, la population renâcle et les plus aisés érigent des chapelles
sur leur propriété. “Posséder une chapelle, c’est assurer un repos
digne et une demeure respectable à ses morts (et à soi-même) mais
c’est également s’affirmer socialement dans le monde des vivants
comme appartenant à la classe supérieure de la société”.
Une terre inaliénable
La chapelle funéraire isolée, telle qu’elle apparaît en Corse au XIXe
siècle, est un fait unique dans l’occident chrétien. Georges Ravis-Giordani
évoque un possible parallèle avec une pratique très répandue dans
l’Antiquité romaine mais, pour expliquer l’importance de ce mode d’inhumation,
ces arguments se font plus prosaïques. “Une des raisons de l’érection
de monuments funéraires sur des propriétés privées est précisément
la volonté de garder les morts sur la terre familiale pour la rendre
moralement inaliénable. Leur fonction est de préserver le patrimoine.
On ne vend pas les morts ! comme dit le proverbe.” Juridiquement,
si les descendants parviennent à un accord pour céder un tel terrain,
la sépulture reste en indivision et bénéficie d’un droit de passage
pour les visites. La sépulture familiale devient l’emblème de la réussite
sociale. Isolée sur un terrain privé, elle est généralement placée
bien en vue mais elle s’affiche aussi en collectivité. “Dans mon propre
village, explique Georges Ravis-Giordani, il y a à la fois un petit
cimetière au sens strict, mais il est plein depuis longtemps, et des
sépultures patrimoniales sur 250 m autour de l’église. C’est un ensemble
de jardins privés de tailles variables, avec chacun son monument funéraire.”
En à peine plus d’un siècle, la Corse est passée de l’arca à la sépulture
patrimoniale. De la terre commune, symbole de l’égalité devant la
mort, au culte du monument funéraire en l’honneur des familles. L’individualisme
aurait-il triomphé ? Pas si sûr, selon Georges Ravis- Giordani. “Puisqu’on
ne peut plus être enterré avec la communauté villageoise, chaque famille
au sens large, disons plutôt chaque lignée, va constituer sa propre
arca. Et si on manque de place au bout de deux ou trois générations,
on fera éventuellement un ossuaire commun pour libérer un certain
nombre de niches. Le sens du mot communauté n’est peut-être pas tout
à fait mort en Corse.” |