N°18

Sépulture patrimoniale:

L’exception corse

En un siècle, les défunts corses sont passés de la sépulture collective à la chapelle patrimoniale implantée sur les terres familiales ou aux abords de cimetières affichant complet. Une évolution inédite.

Au beau milieu d’un champ du Cap-Corse, le berger repose sur sa terre, sur ce même pâturage où il emmenait ses bêtes. L’éthnologue Georges Ravis-Giordani se souvient de cette sépulture érigée non loin de chez lui, il y a une trentaine d’années. Celle-ci est la dernière qu’il ait vu se construire ainsi en pleine nature, isolée de tout. “Ce berger venait du Niolu, une vallée de tradition pastorale du centre de la Corse, et il s’est imposé ici par son travail. Il a fondé une famille et acheté des terres. En construisant sur sa propriété une sépulture familiale de six ou huit places, il a ancré sa lignée dans un territoire. Le village raconte qu’il aurait dit à ses fils : ainsi même mort, je continuerai à surveiller mes bêtes”. L’éthnologue ajoute finement : “je pense plutôt qu’il leur signifiait : vous serez bien obligés de penser à moi !” Depuis toujours en Corse, l’espace des morts côtoie celui des vivants. Du Moyen-âge jusqu’au XIXe siècle, les défunts reposaient au coeur des villages, sous le sol pavé des églises ou à leurs abords. Appelées arca, ces sépultures collectives renforçaient le sens de la communauté, unie ici et maintenant comme pour l’éternité. Les sépultures individuelles étaient rares ; situées dans la nef ou dans l’une des chapelles latérales, elles étaient réservées aux notables. Au nom de l’hygiène publique, le XIXe siècle met un terme à ces pratiques. La législation française impose partout la création de cimetières hors des agglomérations. En Corse, la population renâcle et les plus aisés érigent des chapelles sur leur propriété. “Posséder une chapelle, c’est assurer un repos digne et une demeure respectable à ses morts (et à soi-même) mais c’est également s’affirmer socialement dans le monde des vivants comme appartenant à la classe supérieure de la société”.

Une terre inaliénable

La chapelle funéraire isolée, telle qu’elle apparaît en Corse au XIXe siècle, est un fait unique dans l’occident chrétien. Georges Ravis-Giordani évoque un possible parallèle avec une pratique très répandue dans l’Antiquité romaine mais, pour expliquer l’importance de ce mode d’inhumation, ces arguments se font plus prosaïques. “Une des raisons de l’érection de monuments funéraires sur des propriétés privées est précisément la volonté de garder les morts sur la terre familiale pour la rendre moralement inaliénable. Leur fonction est de préserver le patrimoine. On ne vend pas les morts ! comme dit le proverbe.” Juridiquement, si les descendants parviennent à un accord pour céder un tel terrain, la sépulture reste en indivision et bénéficie d’un droit de passage pour les visites. La sépulture familiale devient l’emblème de la réussite sociale. Isolée sur un terrain privé, elle est généralement placée bien en vue mais elle s’affiche aussi en collectivité. “Dans mon propre village, explique Georges Ravis-Giordani, il y a à la fois un petit cimetière au sens strict, mais il est plein depuis longtemps, et des sépultures patrimoniales sur 250 m autour de l’église. C’est un ensemble de jardins privés de tailles variables, avec chacun son monument funéraire.” En à peine plus d’un siècle, la Corse est passée de l’arca à la sépulture patrimoniale. De la terre commune, symbole de l’égalité devant la mort, au culte du monument funéraire en l’honneur des familles. L’individualisme aurait-il triomphé ? Pas si sûr, selon Georges Ravis- Giordani. “Puisqu’on ne peut plus être enterré avec la communauté villageoise, chaque famille au sens large, disons plutôt chaque lignée, va constituer sa propre arca. Et si on manque de place au bout de deux ou trois générations, on fera éventuellement un ossuaire commun pour libérer un certain nombre de niches. Le sens du mot communauté n’est peut-être pas tout à fait mort en Corse.”

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