N°18

Quête de sens, de sacré, de spiritualité…

qu’espérer de la religion quand la mort est proche ?

De quoi les religions seraient-elles faites pour qu’aujourd’hui près de 80 % des personnes en France(1) déclarent souhaiter être enterrées religieusement, alors que catholiques, protestants, juifs et musulmans s’accordent à reconnaître une érosion importante du nombre de leurs fidèles ? Sommes-nous à la recherche d’une réponse, en quête de sens ? Eprouvons-nous un besoin de compassion ou la nécessité d’un lieu qui rassure ?

D’autres chiffres s’avèrent tout aussi surprenants(1) : même s’ils sont seulement 10 % de pratiquants réguliers chez les catholiques, un peu plus chez les protestants et les juifs, et 25 % chez les musulmans, près de 70 % de nos concitoyens disent appartenir à une religion. “Ce dernier chiffre est une première clé pour comprendre la grande importance des obsèques religieuses, explique Jean-Paul Guetny, journaliste, ancien directeur du Monde des Religions, magazine d’informations religieuses. Si 70 % disent avoir une religion, cela signifie que ces personnes ont eu vraisemblablement une éducation religieuse, elles ont dû se marier religieusement, et puis la pratique s’est éteinte. Mais, au moment de la mort, c’est vers leur religion d’antan qu’elles vont se tourner, par fidélité à une identité, à une trajectoire culturelle. Elles reviennent à leurs racines et réaffirment par là leur appartenance à cette communauté d’idées et de valeurs.”

Une société très individualiste

Plus généralement, et cela peut paraître paradoxal, c’est la forte individualisation de nos sociétés qui pousse les individus vers la religion au moment de leur mort ou de celle d’un proche. La valeur absolue accordée à l’individu et à sa trajectoire personnelle, le primat de la notion d’utilité, le rapport à l’autre devenant contrat, sans référence à aucun principe fondateur, rendent encore plus tragique l’instant de la mort. Quel sens tout ceci prend-il ? Pourquoi vivre puisque l’on meurt ? L’individu en fin de vie est renvoyé à sa solitude, il n’est plus protégé par le groupe. Il n’existe plus ni médiation, ni protection du groupe qui rendraient le passage plus facile à franchir. D’où la nécessité de se raccrocher à quelque chose de rassurant, de croire en un ailleurs, de faire partie d’un cadre. “Tous les sondages montrent que l’ensemble des croyances chute depuis vingt ans. Celles qui résistent sont les croyances dans l’après-vie, précise Jean-Paul Guetny. Cela signifie bien qu’il existe un aspect consolateur dans le fait de postuler à l’au-delà, qu’un peu d’espérance est distillée à ce moment-là dans un contexte qui n’en porte pas.” Le grand thème philosophique qui agite l’humanité depuis la nuit des temps n’est-il pas aussi la quête de l’immortalité ? Et s’il y avait quelque chose après ? Et si tout ne finissait pas avec la mort ? Dans le doute, ne vaut-il pas mieux se raccrocher à ce “quelque chose” s’il existe ?

Le recours aux obsèques religieuses procède également de la peur de “mourir comme un chien”, de passer directement de l’hôpital au cimetière, sans rien, sans un temps de l’aurevoir. Aujourd’hui les modes de vie ont changé, les familles sont géographiquement et structurellement éparpillées et, de plus en plus souvent, les personnes décèdent seules. C’est bien à ce moment-là qu’on envoie chercher le prêtre, le rabbin, le pasteur ou l’imam, “pour qu’il fasse ce qu’il faut”, que le défunt puisse partir dignement, comme un homme, entouré par la communauté.

De tout temps, les hommes ont eu besoin de rituels, quels qu’ils soient, pour accompagner chaque grand passage de la vie. Pour aller du connu à l’inconnu, affronter les mystères, supporter les angoisses, les hommes ont inventé des rites. La mort est l’un des moments les plus mystérieux, qui suscite le plus d’épouvante ; c’est là que le besoin et l’utilité du rituel sont les plus forts. Une série de gestes et d’actes codifiés, dits et répétés par toute la communauté, l’entourage, les amis, facilitent le passage, pour les vivants et pour le mourant. Ces rituels permettent d’inscrire le défunt dans l’histoire de la communauté et de pouvoir ainsi continuer à vivre. “Toute vie a une densité et, au moment où elle disparaît, même pour ceux qui ne croient pas dans l’au-delà, qui se résignent au néant et choisissent des obsèques civiles, l’entourage se saisit de cette densité-là et l’inscrit dans son histoire, ajoute Jean-Paul Guetny. Le rituel empreint une vie singulière dans un dessein collectif, toutes les diverses choses que le défunt a faites et qu’il laisse derrière lui, c’est son testament en quelque sorte.

Faire silence devant sa dépouille pour s’emparer de ces mérites-là, continuer sa route en s’appropriant les richesses de cette personne, pas seulement pour se souvenir d’elle, mais pour qu’elle continue à vivre, inscrite dans la lignée des hommes, nourrie de tous ceux d’avant pour ceux qui vont venir. Ce temps d’arrêt, de symbolisation, de rituel est essentiel. Et c’est d’abord vers les religions que l’on va se tourner parce que ce sont elles les grandes pourvoyeuses de rites, depuis toujours. »

Les religions, prestataires de rites

Ce que les gens attendent majoritairement des Eglises, c’est qu’elles leur expliquent ce qu’est la mort, pourquoi nous sommes tous amenés à mourir. “Personne n’a réussi à donner une réponse à ce mystère. C’est l’énigme la plus absolue, celle qui fascine le plus, celle qui angoisse le plus, explique Malek Chebel,

De quoi les religions seraient-elles faites pour qu’aujourd’hui près de 80 % des personnes en France(1) déclarent souhaiter être enterrées religieusement, alors que catholiques, protestants, juifs et musulmans s’accordent à reconnaître une érosion importante du nombre de leurs fidèles ? Sommes-nous à la recherche d’une réponse, en quête de sens ? Eprouvons-nous un besoin de compassion ou la nécessité d’un lieu qui rassure ? D’autres chiffres s’avèrent tout aussi surprenants(1) : même s’ils sont seulement 10 % de pratiquants réguliers chez les catholiques, un peu plus chez les protestants et les juifs, et 25 % chez les musulmans, près de 70 % de nos concitoyens disent appartenir à une religion. “Ce dernier chiffre est une première clé pour comprendre la grande importance des obsèques religieuses, explique Jean-Paul Guetny, journaliste, ancien directeur du Monde des Religions, magazine d’informations religieuses. Si 70 % disent avoir une religion, cela signifie que ces personnes ont eu vraisemblablement une éducation religieuse, elles ont dû se marier religieusement, et puis la pratique s’est éteinte. Mais, au moment de la mort, c’est vers leur religion d’antan qu’elles vont se tourner, par fidélité à une identité, à une trajectoire culturelle. Elles reviennent à leurs racines et réaffirment par là leur appartenance à cette communauté d’idées et de valeurs.”

Une société très individualiste

Plus généralement, et cela peut paraître paradoxal, c’est la forte individualisation de nos sociétés qui pousse les individus vers la religion au moment de leur mort ou de celle d’un proche. La valeur absolue accordée à l’individu et à sa trajectoire personnelle, le primat de la notion d’utilité, le rapport à l’autre devenant contrat, sans référence à aucun principe fondateur, rendent encore plus tragique l’instant de la mort. Quel sens tout ceci prend-il ? Pourquoi vivre puisque l’on meurt ? L’individu en fin de vie est renvoyé à sa solitude, il n’est plus protégé par le groupe. Il n’existe plus ni médiation, ni protection du groupe qui rendraient le passage plus facile à franchir. D’où la nécessité de se raccrocher à quelque chose de rassurant, de croire en un ailleurs, de faire partie d’un cadre. “Tous les sondages montrent que l’ensemble des croyances chute depuis vingt ans. Celles qui résistent sont les croyances dans l’après-vie, précise Jean-Paul Guetny. Cela signifie bien qu’il existe un aspect consolateur dans le fait de postuler à l’au-delà, qu’un peu d’espérance est distillée à ce moment-là dans un contexte qui n’en porte pas.” Le grand thème philosophique qui agite l’humanité depuis la nuit des temps n’est-il pas aussi la quête de l’immortalité ? Et s’il y avait quelque chose après ? Et si tout ne finissait pas avec la mort ? Dans le doute, ne vaut-il pas mieux se raccrocher à ce “quelque chose” s’il existe ? Le recours aux obsèques religieuses procède également de la peur de “mourir comme un chien”, de passer directement de l’hôpital au cimetière, sans rien, sans un temps de l’aurevoir. Aujourd’hui les modes de vie ont changé, les familles sont géographiquement et structurellement éparpillées et, de plus en plus souvent, les personnes décèdent seules. C’est bien à ce moment-là qu’on envoie chercher le prêtre, le rabbin, le pasteur ou l’imam, “pour qu’il fasse ce qu’il faut”, que le défunt puisse partir dignement, comme un homme, entouré par la communauté. De tout temps, les hommes ont eu besoin de rituels, quels qu’ils soient, pour accompagner chaque grand passage de la vie. Pour aller du connu à l’inconnu, affronter les mystères, supporter les angoisses, les hommes ont inventé des rites. La mort est l’un des moments les plus mystérieux, qui suscite le plus d’épouvante ; c’est là que le besoin et l’utilité du rituel sont les plus forts. Une série de gestes et d’actes codifiés, dits et répétés par toute la communauté, l’entourage, les amis, facilitent le passage, pour les vivants et pour le mourant. Ces rituels permettent d’inscrire le défunt dans l’histoire de la communauté et de pouvoir ainsi continuer à vivre. “Toute vie a une densité et, au moment où elle disparaît, même pour ceux qui ne croient pas dans l’au-delà, qui se résignent au néant et choisissent des obsèques civiles, l’entourage se saisit de cette densité-là et l’inscrit dans son histoire, ajoute Jean-Paul Guetny. Le rituel empreint une vie singulière dans un dessein collectif, toutes les diverses choses que le défunt a faites et qu’il laisse derrière lui, c’est son testament en quelque sorte. Faire silence devant sa dépouille pour s’emparer de ces mérites-là, continuer sa route en s’appropriant les richesses de cette personne, pas seulement pour se souvenir d’elle, mais pour qu’elle continue à vivre, inscrite dans la lignée des hommes, nourrie de tous ceux d’avant pour ceux qui vont venir. Ce temps d’arrêt, de symbolisation, de rituel est essentiel. Et c’est d’abord vers les religions que l’on va se tourner parce que ce sont elles les grandes pourvoyeuses de rites, depuis toujours. »

Les religions, prestataires de rites

Ce que les gens attendent majoritairement des Eglises, c’est qu’elles leur expliquent ce qu’est la mort, pourquoi nous sommes tous amenés à mourir. “Personne n’a réussi à donner une réponse à ce mystère. C’est l’énigme la plus absolue, celle qui fascine le plus, celle qui angoisse le plus, explique Malek Chebel, anthropologue, spécialiste de l’islam(2). Mais, à ce jour, c’est l’Eglise qui sait mieux que quiconque s’occuper de la mort. Avec ses dogmes, ses pratiques, ses rituels, elle est ce langage qui permet de réussir le passage. Là, le matérialisme ne peut rien apporter. La religion ne résout rien non plus, elle ne donne pas de clés pour comprendre, elle sécurise sur l’au-delà. Elle a le vocabulaire qui parle aux vivants et à la mort. Elle tient le même discours depuis toujours et cela rassure.” Si les religions sont mises à contribution, au moment de la mort, pour leur capacité à mettre en place des rituels, il existe également des rituels laïques. Mais ces derniers ne fonctionnent pas bien, notamment parce qu’on ne sait pas forcément à qui s’adresser ni quel contenu y mettre. Seule exception peut-être, le mariage civil, institué par l’Etat, écrit et inscrit dans des textes de loi fondateurs de la société et dont la cérémonie est très aboutie. A l’inverse, le baptême républicain reste une pratique minoritaire de même que les funérailles civiles. “L’humanité n’a pas mis en place un dispositif qui parlerait de l’au-delà et de la finitude de la vie, souligne Malek Chebel. Les familles n’ont pour l’instant pas d’autre alternative, ni d’autres lieux que ceux proposés par le culte. C’est comme si elles se tournaient vers eux, par défaut.

” C’est pourquoi les demandes des familles sont parfois extrêmement complexes à mettre en oeuvre pour les cultes. Elles s’adressent à une paroisse avec les souhaits les plus divers : ne pas parler de Dieu, par exemple, mais célébrer le rituel ; ne pas dire de prières mais plutôt des textes ou des poèmes. “Les prêtres acceptent de célébrer des funérailles chrétiennes pour des familles dont la foi est, pour le moins, ténue, indique Jean-Paul Guetny. Mais organiser les cérémonies dans ce contexte devient très difficile pour eux.”

Actuellement il existe en France 15 % d’athées convaincus et 15 % de fervents croyants. Restent donc les deux tiers de la population qui oscillent entre la foi et l’incroyance, qui cherchent ou non autre chose ailleurs. Si la demande de cérémonies civiles se faisait sentir de plus en plus, à qui reviendrait la charge d’élaborer un tel dispositif avec ses rituels propres : à l’Etat, aux sociétés de pompes funèbres, à la société civile ?

Sécularisation et quête de sens

XXIl est intéressant de noter qu’avec le Mouvement de la Libre Pensée, très influent au XIXèmeet au début du ème siècle, on aurait pu penser qu’une laïcisation des rituels était en marche. La revendication d’alors pour des obsèques civiles pointait bien ce qui faisait le succès des religions : la prise en charge de la mort. L’enterrement civil en grande pompe de personnages importants, avec force rassemblements et longs discours autour de la tombe, a laissé entrevoir une possible montée en force de l’anti-catholicisme et d’un athéisme militant, et spéculer sur le fait que, petit à petit, les obsèques civiles allaient supplanter les obsèques religieuses. Il n’en a rien été. Au contraire. Pourtant nos sociétés se sont largement sécularisées, les personnes se sont libérées de la toute-puissance des Eglises dans le sens où l’on n’accepte plus aujourd’hui une Parole extérieure qui avaliserait ou non nos actes. Les personnes décident librement, par elles-mêmes, et prennent en main leur destin. “Finalement, la sécularisation n’a pas signifié la sortie du religieux, remarque Jean-Paul Guetny. Si, à l’époque d’Auguste Comte, le progrès était dans les Sciences et l’Eglise, elle, synonyme d’obscurantisme, aujourd’hui les gens ont confiance dans la science, mais ils n’ont pas foi en elle comme clé du mystère de la mort.”

Actuellement, le déclin des pratiques religieuses va de pair avec l’apparition de multiples formes de spiritualité. Les mythes de la science et de la technologie toutes puissantes se sont effondrés. Les grandes épidémies comme le sida dans les années 1980, la dureté des conditions de vie, poussent les hommes en quête de sens à explorer d’autres voies, à inventer des réponses qui leur conviennent mieux. “Il y a un renouveau de l’intérêt pour les Livres Sacrés, les récits mystiques, conclut Jean-Paul Guetny. Ce qui prime, c’est le symbole, la fable, le conte, qui introduisent une dimension mystérieuse. C’est là, encore une fois, que les religions ont un atout important, elles sont grandes spécialistes et organisatrices de rituels, c’est l’une de leurs forces.”

 

(1) Sondage Ifop réalisé pour le groupe OGF en 2004.
(2) Dernier ouvrage paru : “L’islam et la raison”, Ed. Perrin

 


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