|
Dès le matin quand elle allume la radio et jusqu’au soir, parfois
même la nuit si elle ne dort pas , Maud Tabachnik est en colère.
“Je suis révoltée par la monstruosité de notre espèce”, puis sur
un ton chaleureux, elle ajoute, “mais j’aime la vie, j’ai un respect
infini de la vie, humaine et animale”. Alors elle écrit. La journaliste
Sandra Khan et le flic Sam Goodman sont les héros récurrents de
ses polars américains, “le territoire de la démesure et de l’excès”.
Les thrillers historiques et géopolitiques font également partie
de son registre. “Mes livres sont très violents, très noirs parce
qu’on s’y bagarre beaucoup”. Plus d’une vingtaine de romans pour
tenter de comprendre ce qui pousse un homme à en tuer un autre comme
ça, pour rien, parce qu’il est différent, ne vit pas comme lui ou
ne prie pas le même dieu. Maud Tabachnik a choisi le noir par goût
pour un genre qui privilégie l’action et tourne son regard vers
le monde. “Nous sommes les chroniqueurs de notre temps. C’est la
raison du succès de nos livres. Nous tachons de décortiquer, d’expliquer
cette actualité effrayante dans laquelle nous baignons tous. Et
surtout, nous racontons des histoires.” Pourquoi des histoires de
meurtres ? La réponse fuse : “mais c’est l’histoire de l’humain
depuis Abel et Caïn, nous sommes une lignée de meurtriers, ne nous
cachons pas derrière notre petit doigt ! La Bible est le plus grand
des polars ! Il y a des meurtres à toutes les pages.” Si Maud Tabachnik
estime être lue dans une même proportion par les hommes et les femmes,
elle a constaté l’attachement de ses lectrices pour son héroïne
Sandra Kahn qui en a marre de subir et n’hésite plus à se défendre
et à rendre les coups. “Dans Un été pourri, le premier polar de
la série, Sandra Kahn apprend la mort de son amie, tuée par un de
ces violeurs… Elle souffre et elle a la haine contre ce type particulièrement
odieux. Elle va la venger. Je suis pour la vengeance ! J’ai tous
les défauts. Je suis persuadée que ça me ferait du bien de supprimer
le coupable de certaines choses. Possible que Sandra Kahn me serve
de bras armé.” Un sentiment partagé par toute une catégorie de lectrices
qui avouent “aimer la castagne”, “la baston”, le “côté sanglant
et morbide des histoires” : “ça les soulage” ou “c’est un exutoire
à leur colère” ou “à leurs envies de meurtres”. “Je ne tuerai jamais
personne bien sûr, alors que, par moment, c’est pas l’envie qui
m’en manque”, dit aussi une lectrice dans Lire le noir, une enquête
sociologique sur les lecteurs de récits policiers( 1). Pas de mise
en scène de la mort, ni de descriptions appuyées chez Maud Tabachnik,
“ce qui m’intéresse se passe avant”.
La mort, personnage central de l’intrigue
La mort est au contraire le principal motif des polars de Brigitte
Aubert. Dans Funérarium, elle est le métier même du protagoniste
: thanatopracteur. Chargé d’embaumer le corps d’une fillette, Chib
se retrouvera au coeur de la sinistre histoire d’une famille bourgeoise.
La pensée de l’enfant ne le quitte pas : “son petit corps froid
et raide. Qui ne grandira jamais. Qui avec le temps ressemblera
moins à une enfant endormie qu’à la dépouille poussiéreuse d’une
naine ratatinée”. Dans un autre de ses romans, la mort est un personnage
aux yeux de la petite Virginie, c’est La mort des bois, Grand prix
de littérature policière en 1997. La fillette se confie à Elise
: “moi je crois que la Mort elle aime pas son travail, mais elle
est obligée de le faire tu vois. Ça la prend comme ça, d’un coup,
hop, y lui faut un enfant.” Véritable pied de nez à la figure du
détective surhumain, Elise est tétraplégique aveugle et muette.
Recréer un univers réaliste, presque tactile, immerger le lecteur
dans le récit, lui faire peur, l’amuser aussi en jouant avec les
conventions du genre, bref, le divertir, Brigitte Aubert n’avoue
pas d’autre projet. Elle reconnaît aussi que le roman policier touche
à des affects plus profonds. “Pour moi le polar répond à la question
fondamentale que l’on se posait déjà dans certaines sociétés primitives.
S’il y avait un mort, il y avait forcément un coupable, on punissait
toujours quelqu’un ou quelque chose. Peut-être y croyonsnous encore
intimement. Dans la vie, on va se torturer : s’il avait pris l’avion
de 11h au lieu de midi, ou pourquoi ce cancer ?… On n’a pas de coupable
à mettre en prison, tandis que dans le roman policier, la mort dérange
et boum, on trouve le coupable. On est rassuré, le lecteur ferme
le livre, ça y est, on le tient, c’est réglé.” Tout roman policier
chemine, depuis cet ébranlement initial, une transgression, une
faute, un chaos vers sa résolution.
Un soulagement illusoire à nos angoisses archaïques
Dans les romans noirs contemporains, le coupable n’est pas nécessairement
neutralisé, ni l’ordre social rétabli et les héros sont plutôt dépressifs,
mais il y a toujours un mystère de moins, un criminel identifié
et donc une résolution symbolique de la tension créée par le récit.
Pour Fred Vargas, le roman policier maintient l’héritage de l’antique
tragédie grecque, celui de la catharsis. Il offre un soulagement,
illusoire mais néanmoins performant, le temps du dénouement, à nos
angoisses les plus archaïques. “Je crois que le polar a la même
fonction que les histoires d’ogres et tous ces contes de fée merveilleux
qui aident l’enfant à grandir malgré notre destinée d’être humain
voué à la mort. C’est notre manière de continuer à nous raconter
des histoires qui font peur, ça nous aide à vivre et à surmonter
les obstacles. Comme l’ogre, le criminel est une figure symbolique
de la nuit, du sauvage, de tout ce que l’on ne peut pas contrôler
et donc de la mort forcément.” Pour travailler avec les peurs viscérales
de l’humain, Fred Vargas l’archéologue exhume les clichés séculaires.
Elle les dépoussière, en retire les poncifs et les dose, la sueur
au front, de peur qu’ils n’aillent répandre leurs relents nauséeux
dans le récit. Il y en a un dans chaque livre. La peste est au coeur
de Pars vite et reviens tard et pour L’homme à l’envers, Fred Vargas
a choisi le loup-garou, “cliché magnifique, monstrueux. Homme ou
animal ? Très angoissant. J’aime les clichés, ça m’attire, c’est
dangereux et puis c’est vieux. Si les clichés vivent depuis des
siècles c’est qu’il y a en eux, comme au milieu d’une montre à quartz,
un truc qui vibre depuis le fin fond de l’humanité. C’est l’âme
du cliché.”(2) Le roman noir n’est plus le bastion masculin de la
littérature policière. Ici comme ailleurs, les femmes font leur
place. Elles explorent l’envers du décor, les marges de la société,
les profondeurs de l’âme humaine et les raisons de tuer. Ancrées
dans la tradition du roman noir, elles enrichissent son univers
fictionnel et contribuent à son évolution. “La littérature policière
gagnerait une part de sa légitimité actuelle non parce qu’elle est
policière ou attentive aux faits, notent les auteurs de Lire le
noir, mais parce qu’elle est littérature, mise en scène romanesque
du monde réel”(1).
(1) Annie Collovald, Erik Neveu. Lire le noir, enquête sur les
lecteurs de récits policiers, 2004, éd. BPI.
(2) Extrait d’un entretien réalisé par Véronique Desnain, docteur
en lettres françaises de l’université d’Edimbourg et auteur d’une
série d’articles sur les écrivains féminins de polars contemporains.
Pour lire d’autres entretiens sur ce sujet : www.selc.ed.ac.uk/arachnofiles/pages/one_desnain_main.htm
|