Regarder le mort en face

Pourquoi semble-t-il nécessaire de voir le corps mort d'un être proche avant sa disparition définitive ? Faut-il s'imposer cette ultime souffrance ou, au contraire, accepte-t-on par ce biais la terrible sanction de la réalité ?

Devant un mort, nous sommes en général pris d'effroi. Tremblements mal contenus, sentiment intense de compassion, nous voilà surpris de ne pas ressentir exactement l'horreur prévue mais plutôt un trouble complexe doublé de réactions physiques viscérales.

L'analyse psychologique de ces réactions est plus que jamais utile au moment où la multiplication des images de morts filmées pourraient nous faire croire que nous maîtrisons mieux la mort. L'aspect virtuel des cadavres télévisés n'est en rien proche de la mort, la vraie, celle qui nous touche directement en nous enlevant un proche. L'effroi devant le corps mort évoque nos difficultés d'hommes et de femmes dualistes à considérer que cadavre et personne aimée sont indissociables. Depuis Descartes persiste cette dualité corps/cerveau (âme). Or, l'on n'aime pas quelqu'un à cause de son cerveau, mais à cause de sa personne. Et puisque l'identité d'autrui n'est pas réduite à ses seules fonctions supérieures, la personne humaine ne disparaît pas avec la destruction de sa conscience. Ce parallèle avec le sujet en état de mort cérébrale, qui conserve toute l'apparence de la vie et qui pourtant est bien mort, paraît révélateur de l'étrangeté extrême du cadavre qui, pourtant, représente bien l'être aimé perdu. Quand le corps conserve les apparences de la vie, la seule notion de mort cérébrale ne convainc pas une famille de la perte irréversible de son enfant. De même le cadavre fait-il horreur car plus rien n'évoque la vie en lui et pourtant il conserve bien encore l'image du disparu. La rupture anthropologique nécessaire pour se détacher de la vision du corps mort et s'investir dans ce qui a été mémorisé du vivant de la personne perdue doit passer par cette difficile épreuve.

Les questions posées par les enfants sont édifiantes. Lorsqu'ils demandent si le mort dort, s'il a faim ou froid, c'est qu'ils ne parviennent pas à concevoir le radical changement de statut du mort. On peut dire qu'à la limite, nos ancêtres lorsqu'ils enterraient un proche avec de la nourriture pour "l'ultime passage" ou ses armes pour combattre les forces infernales, procédaient de la même manière. Ils croyaient ou ils mettaient en scène une continuation de la vie au-delà même du processus de cadavérisation.

La vision du cadavre avec les stigmates de la mort est malgré tout une aide dans le travail de deuil. Elle entame le processus de détachement nécessaire à la lente désintrication des émotions et des souvenirs du disparu. Mais le corps mort n'est pas pour autant un matériau. Dans toutes les sociétés, il fait l'objet de rites funéraires d'oblation (soins, respect qui va parfois jusqu'au maternage) qui lui donnent un statut à part. Il ne laisse personne indifférent et reste bien le détenteur de l'identité de la personne. La peur du cadavre transformé en matériau est sans doute à l'origine des difficultés de la plupart des familles à accepter les prélèvements d'organes. C'est cette même peur du corps "chosifié", transformé en cliché de film d'horreur qui retient les familles d'entourer leur défunt une dernière fois. Rappelons-nous les images d'Alain Resnais dans son documentaire "Nuit et Brouillard". Les monceaux de lunettes, de dentiers, de cheveux n'étaient que la métaphore de millions de cadavres et leur vision déclenchait plus d'horreur que les corps mêmes des victimes.

Le cadavre représente un autre état de la personne mais s'il n'est plus animé de sa présence, il détient encore son identité et son histoire. Le respect du corps mort, le soin qu'on lui apporte, l'unité qui lui est conservée et la destinée qu'on lui réserve sont autant de soutien pour les endeuillés mais surtout autant d'avenir moral pour nos sociétés.

Marie-Frédérique Bacqué



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