Le personnel soignant face à la mort des patients
Un nouvel état d'esprit ?
A l'hôpital, les médecins ont un contact relativement limité avec les morts. Une fois le décès constaté, ils n'ont plus de sur le mort. Cette tâche incombe essentiellement aux infirmiers (ières), aides-soignant(e)s, agents et surveillantes.
Dans le cadre d'un travail poursuivi sur les soins palliatifs et l'accompagnement des mourants à l'hôpital, le docteur Isabelle Richard s'est intéressée au regard que porte le personnel soignant sur la mort des patients. Deux enquêtes menées dans un service de médecine interne à l'hôpital Louis Mourier (AP-HP) de Colombes dans les Hauts-de-Seine, l'une en 89/90, l'autre début 97 ont permis de noter la prise de conscience de cette population face à la mort et l'émergence de premières propositions pour un meilleur respect dû au corps.
"Le statut d'un mort récent est un statut d'entre-deux, note le docteur Isabelle Richard. Il n'est déjà plus du domaine des vivants, mais il n'a pas encore le statut définitif qu'il aura dans l'autre monde. Comment alors considérer le corps mort dans cet "entre deux" ?"Dans les services où l'on a travaillé sur l'avant-mort, on s'aperçoit que la "chosification", le fait de considérer le mort comme un objet et non plus comme une personne, recule. En réfléchissant sur ce qui se passe avant la mort (avec l'accompagnement des mourants en particulier), le personnel soignant a modifié sa perception de ce qui se passe après."
Les personnes responsables des soins ont longtemps été en désaccord avec leurs propres gestes : envelopper le corps dans un drap, attacher le drap autour des chevilles et du cou , mettre une étiquette d'identification. , et d'autres termes parfois encore plus durs, voire humiliants pour la personne, sont autant de mots employés reflétant la dureté de leur travail, et peuvent traduire une chosification du corps. La dilution trop rapide de l'identité du mort par le traitement du cadavre (étiquette, drap noué) lui fait perdre son identité de personne humaine et le transforme en une chose.
"En fait, tout le soin autour de la mort consiste à dire que l'identité de la personne est présente mais en transformation, reprend Isabelle Richard. En attente d'une résurrection ultérieure chez les chrétiens, en route pour un autre monde dans d'autres cultures, le rite dit que la personne est morte et en même temps qu'elle n'est pas morte, qu'elle est en transformation vers un autre mode de vie. En cela, le rite aide les survivants à la séparation et à l'acceptation d'une réalité trop dure, et donc à faire le deuil."
Reconsidérer les conditions du "mourir"
Certes on demande aujourd'hui les mêmes gestes aux personnels soignants, mais leur état d'esprit à changé. Ils parlent plus volontiers d'un prolongement des soins à la personne ; et tout est fait pour la mettre en valeur et lui restituer son intégrité physique. Au-delà du respect du défunt, l'objectif est d'apaiser la famille de manière à ce qu'elle garde la meilleure image possible de son disparu. Bien que toujours présente, la dure réalité du contact avec le mort s'est atténuée ; on est déjà dans le cadre du deuil, du soutien aux proches, explique Isabelle Richard.
Au-delà de la spécificité du lieu où ont été menées ces enquêtes, ces réflexions, et les attitudes qui en découlent, font partie d'un mouvement général dans la société qui vise à : le développement des soins palliatifs dans divers services hospitaliers en France en est un des symboles les plus visibles.
Et pour ce personnel soignant, le respect du disparu passe également par le prolongement de son identité, au-delà de la mort. Ils parleront de ou de . Le mot n'est quasiment jamais employé, celui de uniquement lorsque les brancardiers viennent le chercher.
Le respect du corps, au-delà de la mort
Les personnels soignants considèrent également l'étape de l'inventaire des biens du mort comme un signe important du respect qu'ils lui manifestent encore après sa disparition. Certains trient le linge sale du propre avant de le rendre à la famille, disposent des fleurs autour du corps, rangent soigneusement livres ou effets personnels du mort. Les contraintes administratives sont telles que l'ensemble est rapidement noté et remis à la famille, mais ils veillent à respecter les formes de cette restitution, par égard pour la famille mais aussi pour le disparu qui affectionnait tel ou tel objet.
"Toutes ces mesures de respect et d'accompagnement de la personne disparue vont bien au-delà de la simple dimension technique des soins et de la toilette des morts, conclut Isabelle Richard. N'oublions pas que le service continue à fonctionner normalement par ailleurs, qu'il travaille beaucoup sur le curatif avec de nombreux efforts réalisés dans le domaine de l'accompagnement des mourants et des familles. Mais depuis quelques années les personnels soignants ont éprouvé la nécessité de témoigner leur attachement et leur respect vis-à-vis de personnes qu'ils ont soignées et dont ils se sont occupés quotidiennement, parfois pendant longtemps. Un respect qui doit perdurer au-delà de la mort."
Cet article reprend plusieurs extraits des différents textes et témoignages parus dans l'ouvrage "Mourir aujourd'hui - Les nouveaux rites funéraires" sous la direction de Marie-Frédérique Bacqué (Collection Opus / Editions Odile Jacob, 1997)
Christian de Saint Vincent
Le lit vacant contre la banalisation de la mort
Interrogé au cours de ses enquêtes par Isabelle Richard, le personnel soignant de l'hôpital Louis Mourier de Colombes a émis l'idée du "lit vacant". Où il s'agirait, afin de témoigner du respect qu'ils ont pour la personne qui vient de disparaître, de laisser son lit vide durant une courte période, 24 heures en général. son lit est encore vide, on continuera à en parler, remarquent-ils. Une manière de laisser à la personne le temps de partir et de prolonger encore son souvenir. Un lit vide, c'est une absence qui devient le témoignage d'une présence récente. Isabelle Richard note pour sa part que "cette mesure, qui ne se fait pas sans quelques réticences administratives, est également une manière de reconnaître le travail des soignants, en prolongeant l'investissement relationnel qu'ils avaient établi avec leurs patients. Un lit vide durant 24 heures témoigne qu'ici quelqu'un a vécu, que l'on s'est occupé de lui et qu'on pense encore à lui."
Certaines unités de soins palliatifs ont mis en place cette idée de , une nécessité morale très importante pour les soignants mais aussi pour les familles qui comprennent parfois mal que la chambre de mort soit occupée par quelqu'un d'autre, quelques heures à peine après le décès de leur proche. Réoccuper le lit immédiatement ne laisse pas aux soignants ou aux proches le temps de se dégager personnellement de ce lieu évocateur d'impressions et de sensations encore trop prégnantes. Banaliser ce lieu peut aller dans le sens d'une banalisation ou d'un déni de la mort. résume Isabelle Richard.