Les couleurs de la mort

Deux images de reines blanches : Marie-Antoinette, veuve de Louis XVI montant à l'échafaud, et Fabiola, reine des Belges à l'enterrement de son époux le roi Baudoin. Le blanc est le privilège des reines ; le violet ou le pourpre celui des rois de France. Louis XI, que l'on représente toujours vêtu de noir, portait le deuil de son père Charles VII avec des vêtements écarlates.

Chez toutes les nations qui ont laissé des souvenirs historiques, on retrouve cette idée de traduire les sentiments qu'inspirent la perte de ses proches par des signes visibles aux yeux de tous, de distinguer l'état de deuil de l'état ordinaire. Les Égyptiens se coupaient les sourcils lors de la mort d'un ancêtre, les Grecs suivaient le cercueil, la tête rasée, vêtus de noir, mais s'habillaient de blanc les neuvièmes et trentièmes jours après le décès. Chez les Romains, les femmes étaient astreintes au vêtement noir et les mères, lors de la mort d'un de leurs enfants, au bleu azur.

Dans l'Occident chrétien, après un Moyen-Age où l'on sortait ses plus beaux atours, rouge, vert, bleu, pour honorer le mort, le noir, venu d'Italie et d'Espagne fait son apparition au début du XVIème siècle. On codifie alors le deuil : tout son cérémonial est décrit, sous Louis XV, dans l'ordre chronologique des deuils de la cour : "Les antichambres doivent être tendues de noir ; la chambre à coucher et le cabinet de gris, pendant un an ; les glaces cachées pendant six mois. Les veuves ne peuvent paraître à la cour qu'au bout des six premiers mois.... ".

Au début du XXème siècle existaient encore dans Paris des magasins spécialisés dans la vente des étoffes de deuil. Ils distribuaient à leur clientèle de petits livrets reprenant toutes les indications nécessaires sur la manière de porter le deuil : "Deuil de veuve. Un an et six semaines. Les quatre premiers mois et demi, grand deuil : robe de laine en cachemire, drap d'Alep, chapeau de crêpe sans ornement. Les six mois suivants, robe de satin de laine, velours d'Afrique, châle uni. Les trois derniers mois, en demi-deuil avec châle de soie gris noir et chapeau orné de gris." On a peine à réaliser le poids des deuils répétés sur la vie sociale et familiale de l'époque. Une femme pouvait passer la majeure partie de sa vie en noir. C'est l'image encore aujourd'hui de ces femmes du sud de l'Europe pour qui le noir représente la fidélité éternelle au mari disparu.

Paradoxe que le choix du noir - couleur qui rappelle le caractère sombre des ténèbres - dans une société chrétienne pour qui le mort s'en va vers un au-delà bien meilleur. Le noir, en Occident, c'est la couleur du malheur - un jour noir -, de la haine - drapeau noir de l'anarchiste, chemises noires -, de la peur - broyer du noir, un roman noir -, mais aussi de l'élégance - un smoking, une petite robe noire - et de l'autorité - arbitres de sports, juges.

En Afrique du Nord ou en Égypte, le noir aura une signification toute différente : il est symbole de fécondité, de la terre fertile, des nuages gonflés de pluie. Et par là, symbole de la maternité, comme ces Vierges orientales à la figure noire. Dans cette partie du monde, comme d'ailleurs en Asie, c'est le blanc qui sera porté à l'occasion d'un deuil.

Le blanc, degré zéro de la couleur, couleur des apparitions, des fantômes. Il est le signe du nouveau type de présence que le défunt assume dans la société des survivants. Le noir occidental indique une séparation, une distance ; le blanc montre la transformation du mort, son nouvel état. Les aborigènes d'Australie strient leur corps de lignes blanches pour en symboliser le squelette, à la disposition de l'ancêtre mort et soucieux de retrouver forme. Il pourra ainsi continuer son existence dans l'au-delà, de l'autre côté de la terre. Cet au-delà où l'on suppose que les défunts vivent une vie à l'envers de celle des vivants. C'est pourquoi les Masaï et les Soussous en Afrique, les anciens Wallons en Europe portent le deuil en retournant leurs vêtements. En 1934, le cheval qui suivait la dépouille du roi des Belges, Albert 1er, était sellé à l'envers et les soldats pointaient leur épée vers le sol.

Face au blanc et au noir, couleurs de la lumière et des ténèbres, du début et de la fin, la famille endeuillée va utiliser le rouge, couleur de sang et de vie, pour éloigner la mort et pour rendre l'hommage du vivant au défunt. En Chine, on retrouve auprès des tombes des vases rouges sang de buf ; en Europe, on posait des fleurs rouges sur le cercueil.

Mais que reste-t-il de ces couleurs de deuil ? En une génération, on est passé de la dramatisation romantique du deuil, héritée du XIXème siècle à son occultation. &laqno;La mort et le deuil sont traités avec la même pruderie que les pulsions sexuelles il y a un siècle» remarque G. Gorer. La suppression du deuil n'est pas due à la frivolité des survivants mais au refus de la société de participer à l'émotion de l'endeuillé. Une manière de refuser la présence de la mort, le deuil devenant une maladie. Or pour des psychanalystes comme Freud, c'est la répression d'un deuil nécessaire qui est morbide.



Vous pouvez maintenant fermer cette fenêtre