Le souvenir des morts ne s'est pas tari
Qu'en est-il du lien de filiation dans nos sociétés marquées par l'individualisme, où le lien social tend à s'effriter, où l'institution familiale est bouleversée ? Le souvenir des morts existe-t-il encore ? A partir de ces interrogations, Jean-Hugues Déchaux, maître de conférence à l'université Paris V et chercheur à l'Observatoire sociologique du Changement, a étudié le comportement de nos contemporains dans leur rapport à la mémoire, à commencer par le souvenir des aïeux, les questions familiales étant, plus que tout autre réalité sociale, le miroir des angoisses collectives d'une époque et de ses orientations idéologiques(1).
Passage : Pourquoi une telle étude sur le souvenir ? Le souvenir des morts est-il encore un thème fondateur dans nos sociétés ?
Jean-Hugues Déchaux : Je dirais oui d'emblée, même si les formes que prennent le souvenir sont aujourd'hui multiples car différentes d'un individu à un autre, même si l'appartenance à une lignée a perdu de son écho social et collectif. Car si le lien social aujourd'hui est affaibli, le lien familial l'est également. De nombreuses thèses à l'heure actuelle considèrent même que le rôle premier de la famille contemporaine n'est plus la transmission d'un patrimoine, économique ou culturel, mais celui d'un &laqno;être ensemble» au quotidien, une sorte de contrat révocable à tout instant, passé entre différents individus. Le temps long de la transmission et de la continuité intergénérationnelles ne structurerait plus son fonctionnement et la spécificité de la filiation, qui est d'être le vecteur de cette transmission, tendrait à disparaître.
Mon étude est justement née d'une certaine insatisfaction à l'égard de cette interprétation. Non pas qu'elle soit fausse mais, là où l'on parle d'érosion - notamment au niveau de la filiation - je parlerais plutôt de métamorphose. Ce n'est pas parce que les rapports familiaux sont plus instables et incertains que n'existerait pas une inscription dans une histoire familiale, si ténue soit-elle. Je pense même au contraire que la mémoire, loin d'être évacuée, pose aujourd'hui problème et que, chez nos contemporains, existe la recherche tâtonnante d'une réarticulation entre le passé et le présent. Il n'y a pas d'effacement du &laqno;temps long» - celui de la continuité intergénérationnelle - attaché à la filiation, mais une recomposition. L'idée que la mort est pas aujourd'hui l'objet d'un tabou ou d'un déni social doit être nuancée. Le souvenir des morts ne s'est pas tari, seulement, il n'est plus collectif : il est davantage devenu l'affaire de chacun.
Passage : Pourquoi cet attachement au souvenir et comment s'affilie-t-on dans une société très individualisée ?
J.-H. D. : Le souvenir permet l'affiliation. L'homme a besoin de se souvenir de ses morts pour affirmer son identité et conjurer son angoisse du trépas. Les jeunes interrogés au cours de l'enquête ont un rapport à la mémoire d'ordre identitaire. Pour les personnes âgées, il est plutôt d'ordre eschatologique, la mort étant très proche. Tout est fait pour conjurer l'angoisse de la mort. Car, plus on est seul, plus la perspective de la mort est insupportable. La mort est mieux "acceptée" si l'on arrive à se situer dans une lignée, avec un avant, un après. Les grandes institutions sociales déclinant - les religions notamment -, c'est chacun, à travers sa vie et son expérience personnelle, qui se construit sa propre mythologie des origines. Le souvenir d'un parent plutôt qu'un autre, des instants de l'enfance, les rapports avec la fratrie sont autant d'éléments fondateurs pour s'approprier une filiation, qui pourvoit ainsi à des interrogations fondamentales d'ordre existentiel auxquelles les grandes institutions ne répondent plus. Et ce aussi bien dans le rejet que dans l'adhésion et la fidélité aux aïeux. La filiation rappelle qu'être c'est exister, c'est-à-dire littéralement &laqno;sortir de», recevoir son être d'un autre être que soi. On existe à partir de quelque chose et la filiation est typiquement ce à partir de quoi la vie et la mort peuvent prendre sens.
Passage : Vous distinguez plusieurs formes de filiation. Quelles sont-elles ?
J.-H. D. : Effectivement, je fais la distinction entre l'affiliation lignagère et l'affiliation subjectiviste. L'affiliation lignagère qualifie une appartenance familiale forte, c'est-à-dire éprouvée, consacrée, ritualisée. Par exemple, la participation au rite de la Fête des Morts répond souvent à un motif familial, celui de célébrer l'ancrage de la lignée. Ce type d'affiliation est plutôt traditionnelle et caractéristique des familles bourgeoises de vieille souche et des familles paysannes. Pour ces dernières, la possession de la terre et l'exigence de transmission de ce patrimoine ont contribué à ce que la lignée reste très forte.
L'affiliation subjectiviste qualifie une appartenance familiale plus flottante, plus indéterminée. Elle est subjectivement éprouvée plutôt que socialement reconnue et célébrée, à l'instar de l'affiliation lignagère. La Fête des Morts est alors perçue comme une formalité sans réelle signification parce qu'elle ne dit rien des émotions de chacun. En somme, la conscience personnelle remplace le rite. Certains individus n'ont presque rien reçu de la mémoire familiale, rien ne leur a été légué. Ils vont alors développer des stratégies de compensation, combler le manque en investissant imaginairement sur des bribes de l'histoire familiale. Ce peut être une région, un pays d'où viendraient les ancêtres, ou encore un milieu social d'origine sur lequel on va se documenter. L'important sera de s'inscrire dans une appartenance, dans une continuité. La mémoire familiale est ici bien davantage une donnée de la conscience individuelle. Elle est "bricolée" par l'individu pour lui permettre de vivre.
On peut dire que la lignée d'aujourd'hui n'a plus grand chose à voir avec celle d'hier. A travers cette évolution du souvenir des morts, des conceptions opposées du lien familial, et plus largement social, cherchent à se concilier : l'idéal moderne du lien social, librement choisi par un individu autonome, et l'appartenance assignée qui situe ce même individu sans un ordre des choses, une lignée. Il se pourrait bien que cette articulation difficile soit le problème majeur de l'homme moderne. Comme le signale Alain Finkielkraut(2), "la mise au monde de l'autonomie suscite, par contrecoup, la nostalgie du ventre de la mère."
(1) Son livre "Le souvenir des morts. Essai sur le lien de filiation" est le fruit d'une enquête (par entretiens et observations) réalisée sur plusieurs années, auprès d'un échantillon de 65 individus de tous âges, de toutes origines sociales et des deux sexes. Partant de la Fête des Morts du 2 novembre, l'auteur étudie la permanence du rite, son histoire et sa signification ; puis, plus largement, il analyse comment et pourquoi on se souvient aujourd'hui des morts.
(2) in "Le goût perdu de la liberté"
La Revue Tocqueville, 1997.