Les enfants parlent de la mort

Reportage dans l'école publique de Rueil Malmaison. Une trentaine d'enfants de la classe de CM2 de Véronique Lancelin nous parlent de la mort et la dessinent. l La position de Jeannine Deunff, Inspectrice générale de l'enseignement primaire, sur la légitimité d'un tel débat à l'école. l L'ouvrage répond aux questions des parents et enseignants sur la manière d'aborder la question. l Le Dr Jablanczy, pédopsychiatre, s'exprime sur le cas des enfants endeuillés. l Quelques repères pour évaluer la conscience de la mort à différents âges.


"Evoquer la mort avec des enfants de 10 ans, quelle idée sinistre et déplacée !", "Pourquoi traumatiser les jeunes élèves avec un sujet aussi grave ?". Pour les avoir souvent entendues, des réflexions de cet ordre me revinrent en tête à la veille d'une rencontre en juin dernier avec une école de CM2 de la région parisienne(1). Dès les premières minutes du débat, la réaction des trente enfants de la classe se chargea de dissiper mes doutes. Trois heures durant, l'intérêt pour le thème de discussion n'allait pas fléchir. Remarquablement encadrés par leur institutrice, Madame Véronique Lancelin, les élèves s'exprimèrent avec franchise, spontanéité et - disons-le - une réelle bravoure. Du constat à l'émotion, des explications rationnelles aux interrogations, des témoignages aux silences, les échanges prirent des inflexions diverses mais furent toujours d'une grande qualité. Si philosopher, c'est apprendre à mourir, ces enfants étaient sans aucun doute de jeunes philosophes...


Un principe avait été posé dès le départ. L'institutrice et les deux adultes présentes dans la salle de classe laisseraient les enfants suivre leur propre cheminement, sans chercher à les diriger. Nous pouvions, bien entendu, intervenir pour demander une précision, recentrer ou relancer la discussion, voire proposer une question particulière. Je me suis donc simplement attachée à synthétiser les propos de ces enfants, à rendre compte de leurs prises de position collectives ou personnelles et de leurs interrogations.


COMPRENDRE, CONSTATER, EXPLIQUER .

C'est ainsi que l'institutrice lance la discussion, dans l'intention de laisser émerger le plus librement possible les représentations de ses élèves. Esquissée dans les premières secondes, l'expression de sentiments personnels cède rapidement la place à un échange calme et maîtrisé.
Curieux avant tout...
Face à un sujet aussi troublant, j'imaginais que ces préadolescents mettraient en veilleuse l'esprit scientifique caractéristique de leur âge. Pas du tout ! Les premiers échanges ne sont pas placés sous le signe de l'effroi mais sous celui de la curiosité. La mort est un événement dont ils aimeraient pouvoir percer le mystère. Comme ce serait formidable de découvrir ce qui se passe après la mort et de rencontrer un génie qui puisse nous en informer ! L'envie de savoir prend le pas sur la crainte.
" Les petites bêtes me mangeront "
Pour ces jeunes, l'inéluctabilité et l'irréversibilité de la mort ne fait plus l'ombre d'un doute. Ils abordent sans biaiser la question de la corruption du cadavre en terre : . Exprimés par certains avec un surprenant détachement, ces constats réalistes recueillent l'assentiment de tous. La dégradation des corps paraît d'autant plus acceptable qu'elle s'inscrit dans le cycle universel de la vie : . Une idée connexe émerge alors, celle de la succession des générations. Les vieux doivent mourir pour laisser place aux jeunes. Cette notion de relève n'est pas tant prise dans une dimension symbolique que frappée au coin du bon sens et du réalisme : . Les préoccupations écologiques agitent, à l'évidence, l'esprit de ces futurs adultes.
"Mourir avant d'avoir chanté toute la chanson de sa vie "(2)
L'acceptation apparente de la mort biologique ne clôt pas le débat. Au contraire, elle ouvre la voie à une réflexion sur la destinée singulière de chacun. La mort est, à plusieurs reprises, mise en perspective avec la qualité de la vie qui l'a précédée. On peut mourir heureux à condition d'avoir vraiment vécu : . . S'agissant de l'injustice ou de la justice de la mort, les commentaires procèdent de la même logique : . A contrario, la mort des bébés et des petits enfants suscite l'indignation .

S'EMOUVOIR, TEMOIGNER, SE TAIRE

Après la récréation, des propos plus personnels commencent à se faire entendre. D'une position d'observation et d'explication, les enfants passent peu à peu à l'expression de sentiments individuels et au récit d'expériences vécues.
Peur de souffrir
Pour plusieurs enfants, la mort ne serait pas tant redoutée pour elle-même que pour ses : maladie, souffrance et déchéance physique. . . . A cette peur de la mort lente s'ajoute celle de la mort brutale. Les références aux accidents sont nombreuses : dit une élève, tandis que d'autres évoquent le danger de ou font allusion aux catastrophes aériennes.
Triste pour les autres
Le sentiment de peur exprimé, d'autres émotions affleurent, au travers de témoignages sur les deuils auxquels certains enfants ont été directement ou indirectement confrontés. A la différence des enfants plus jeunes, aucune allusion n'est faite à la perte d'un animal familier. Les deuils de membres de la famille sont d'emblée mentionnés. Dans la plupart de ces récits - et dans la mesure où il ne s'agit pas de la mort d'un père, d'une mère, d'un frère ou d'une sœur - la tristesse personnelle s'efface devant la compassion pour les autres membres de la famille : ou . C'est l'occasion pour les enfants d'évoquer leurs visites au cimetière, lorsqu'on les emmène sur les tombes de parents qu'ils ont peu, ou pas connus et d'avouer qu'ils ont du chagrin pour les adultes qui pleurent leurs disparus.
Pas de mots pour le dire
"vous trouviez face à un enfant qui a perdu son père ou sa mère, comment feriez-vous pour le consoler ?." Face à cette question, les élèves observent un temps de silence avant de se risquer à intervenir : . Pour parler de la mort en général, les enfants s'étaient montrés diserts. En évoquant leurs grands-parents endeuillés, ils ont largement exprimé leur compassion. Cette fois, les réactions sont plus laconiques et ne laissent pas filtrer d'émotion manifeste, les paroles de consolation se cantonnent au registre du rationnel. Trop pénible, l'identification à la mort d'un père ou d'une mère suscite manifestement des réactions de défense. Cette seconde question, confrontant encore plus directement les enfants à l'hypothèse tragique, suscite un évitement encore plus marqué. Une seule élève y répond, de manière voilée, en parlant de son inquiétude . Silence face à l'évocation imaginaire d'une mort impensable, silence aussi lorsque nous amenons les élèves à s'interroger sur les raisons de la tristesse de tout être humain face à la perte d'une personne chère. Les enfants semblent éprouver une certaine difficulté à se représenter la nature du deuil, à relier la douleur de cette épreuve aux liens d'affection tissés avec le défunt. Les termes d'absence, de manque, d'amitié ou d'amour ne sont pas ou très peu prononcés. S'il est parfois des mots qui manquent aux enfants, il en est d'autres qu'ils auraient souhaité entendre dans la bouche des adultes : . Plusieurs enfants expriment ainsi leur regret d'avoir été trop protégés par le silence des adultes et d'avoir été, de la sorte, mis brutalement devant .

CROIRE, S'INTERROGER, IMAGINER .


Face au mystère de la mort, les questions essentielles sont soulevées. Elles restent naturellement en suspens mais elles ont le mérite de donner aux élèves une occasion unique d'échanger et de confronter leurs opinions, leurs doutes et leurs croyances.
Un petit coin de paradis
Il y a forcément une après la mort : presque unanimes à le penser, les élèves abordent longuement la question de l'au-delà. Certains évoquent la relation entre la foi religieuse et la consolation face à la mort. Faute de certitude, les enfants ne se démontent pas et construisent leur propre scénario : avance un élève, tandis que sa voisine exprime un vif intérêt pour les témoignages de personnes revenues d'un coma dépassé. Quelle que soit leur religion, ils sont nombreux à parler du paradis. Considéré indépendamment de toute référence explicite à Dieu, le paradis est un lieu où les défunts sont heureux, où . C'est un endroit d'où l'on pourrait , un ciel du haut duquel . On n'exclut pas la possibilité que les disparus puissent revenir de temps à autre sur terre, comme les fantômes. La question de savoir si l'on y retrouvera ses parents et tous ceux que l'on aime revient souvent et, dans l'ensemble, on croit à la possibilité des retrouvailles.
Garder son corps d'enfant
La plupart des enfants imaginent qu'au paradis les morts retrouvent leur corps, désormais immortel et dont le défunt aurait le privilège de choisir l'âge. Et plusieurs d'entre eux d'avouer qu'ils choisiront de préférence de se réincarner dans leur corps d'enfant ! S'agit-il de propos naïfs ? Je ne le pense pas. Quand il s'agit d'envisager un devenir après la mort, ne sommes-nous pas tous sommés de faire un saut dans l'irrationnel ? Comment conclure sur un tel sujet ? Il serait mal venu de se forger, au travers de cette unique rencontre, une image type de la façon dont on peut aborder la mort à l'école. Sur ce thème, chaque échange, chaque situation restera singulière. J'ai, pour ma part, retiré un certain nombre d'enseignements :

  • Les enfants de cette classe ont fait un réel cheminement, depuis. "Ce que je sais de la mort" à "Ce que ressens", à "Ce que j'imagine" ou "Ce que j'espère".
  • Il se dégage des propos une demande claire en direction des adultes. Quelle que soit la difficulté du sujet, il vaut mieux, en règle générale, parler que se taire.
  • Qu'ils soient volontaires ou involontaires, quelques paraissent éclairants. Je n'ai entendu aucune référence au rituel de l'enterrement, aux manifestations et à la durée du deuil. La mémoire, le souvenir des morts ont été très peu évoqués.
  • Capable d'écouter, de laisser s'exprimer, mais aussi de préparer et de guider, l'enseignante, Véronique Lancelin a fait dans cette classe, avec l'accord et l'encouragement de Mme Maryse Lemaire, Conseillère Pédagogique des Hauts-de-Seine, un travail d'une richesse et d'une qualité exemplaires.

France Cottin, psychologue


(1) Ecole publique , à Rueil Malmaison (92). (2)L'expression est tirée d'une chanson d'Yves Duteil dont je citerai quelques paroles : "Peur de mourir avant d'avoir pu chanter toute la chanson de sa vie. Peur du temps qui reste ou du temps qu'on a gâché. Peur, peur d'avoir tout raté, oui, petite fleur. Passer à côté du bonheur. Peur du silence et peur de la vérité. Peur de partir en laissant inachevée une histoire d'amour manqué. Peur, peur, oui, petite fleur". Les enfants de cette classe, qui ont eu l'occasion de rencontrer le chanteur, en connaissaient les paroles par cœur et leur institutrice leur a proposé de la réécouter avant de commencer le débat. (3) Il s'agit de l'ouvrage de Paulo Coelho qui a été étudié en classe.



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