Parler de la mort
c'est comprendre la vie
| Jeannine DEUNFF, Inspectrice générale de l'enseignement primaire, agrégée des sciences de la vie et de la terre, précédemment chargée de recherches pédagogiques à l'INRP, coordinatrice de l'ouvrage collectif "Dis maîtresse, c'est quoi la mort"* |
| Comment vous est venue l'idée d'un ouvrage sur la mort, alors que vous enseignez les sciences de la vie ? |
| Jeannine Deunff : Le concept de vie ne peut être construit de façon cohérente s'il subsiste un tabou irrationnel sur la mort. Chargée à l'École Normale de la formation des instituteurs à la biologie, l'étude de la vie m'a conduite tout naturellement à réfléchir à la mort. En 1981, une équipe d'instituteurs maîtres formateurs, de professeurs de philosophie, d'histoire, de médecins et de psychologues s'est constituée. Notre objectif : permettre aux instituteurs de répondre plus facilement aux questions des enfants sur la mort. De 1983 à 1989, nous sommes intervenus dans des classes maternelles et primaires, auprès d'enfants de 3 à 11 ans. À l'époque, le sujet choqua quelques-uns. "Ce livre ne doit pas être mis entre toutes les mains" avait dit un médecin ! |
| Y-a-t-il un âge chez l'enfant qui favorise le dialogue sur le thème de la mort ? |
| J. D. : On peut en parler à partir du moment où l'enfant pose des questions. Les situations sont propices à un échange : un film à la télé, une sortie scolaire... Même si l'enfant ne comprend pas tout dans l'instant, le dialogue avec l'adulte l'aide à former des concepts. Le silence est néfaste. J'irai même plus loin, parler de la mort avec les enfants, c'est faire de la prévention contre le suicide et toute conduite à risque. |
| Parler de la mort pourrait dissuader les jeunes d'attitudes suicidaires ou délinquantes ? |
| J. D. : Oui. En palpant le corps froid d'un petit animal, l'enfant découvre le caractère irréversible de la mort. Cette proximité avec la réalité est d'autant plus déterminante que, dans notre société, on ne meurt plus à la maison. La mort est désincarnée. Sur les écrans des jeux vidéo, les morts se relèvent et les compteurs repartent à zéro. L'illusion pour ces jeunes, c'est de croire que la mort est réversible. |
| Alors, parler de la mort, c'est éduquer à la vie... |
| J. D. : Parfaitement. En faisant prendre conscience à l'enfant qu'il existe un point de non retour, l'enseignant prépare son éducation à la sécurité. La sienne et celle de la planète. On ne peut pas réfléchir sur les espèces menacées sans avoir réfléchi sérieusement à la mort d'un individu. |
| Quelle incidence peut-il y avoir sur le comportement d'un enfant lorsque la mort d'un proche est occultée ? |
| J. D. : Je me souviens d'un petit garçon, rentré de vacances, à qui l'on a caché le décès de son grand-père. "Où est grand-père ?" "À l'hôpital" lui ont répondu ses parents. "Quand rentre-t-il ?" "On ne sait pas". Cet enfant si gentil a commencé à "tagger" sur les murs, à piquer ses camarades à coups de fourchette à la cantine. Il exprimait sa rage devant l'absence demeurée inexpliquée. L'anxiété était double : son grand-père avait disparu et le secret s'installait. Il est impossible de tenir un secret devant les enfants. Ils devinent tout... |
| Quel est le langage approprié pour parler aux enfants d'un tel sujet ? |
| J. D. : Il est essentiel pour l'enfant de pouvoir construire sa personnalité dans l'harmonie et l'équilibre. Le langage à lui tenir doit être adapté à son âge et à la situation, en respectant sa sensibilité. Le refus de réponse ou la contrainte quand l'enfant demande à être ménagé, c'est la même violence. Les enfants savent très tôt s'ils veulent ou non aller à un enterrement. Il suffit de le leur demander ! |
| La mort serait-elle le dernier tabou vivace dans l'enseignement ? |
| J. D. : Les programmes scolaires évoluent, les mentalités aussi. De nombreux livres pour enfants traitent de la mort qui, pourtant, reste le tabou majeur après celui de la procréation. L'éducation sexuelle, qui n'en n'est plus un désormais, est un sujet sur lequel on estime que l'instituteur a le droit, voire le devoir, de répondre. |
| Quel est le rôle de l'école laïque dans la réflexion sur la mort ? |
| J. D. :
L'enseignant laïque a pour mission d'apporter des réponses plurielles, et concernant la mort, d'évoquer les différentes religions. Pouvoir parler de la mort à l'école, c'est aussi un message de tolérance dans le respect des opinions de chacun. |
Virginie Roussel