Face à l'enfant
endeuillé

Entretien avec le Dr Geneviève JABLANCZY, psychiatre et pédopsychiatre à Nantes, consulté soit par des adultes qui ont perdu leur conjoint ou leur enfant, soit par des enfants qui ont perdu quelqu'un de très proche.


De quelle manière êtes-vous confrontée, dans votre pratique de la pédopsychiatrie, à la question du deuil ?
Geneviève JABLANCZY :
Au risque de vous surprendre, je dirai que les endeuillés s'adressent au psychiatre, faute de mieux ! La religion ne jouant plus le même rôle qu'avant, on se confie plus rarement au prêtre pour chercher du réconfort dans l'épreuve. Par ailleurs, il n'y a pas de discours social susceptible d'apporter un réel soutien face au deuil. S'ils font appel à moi, c'est qu'ils sont, d'une manière ou d'une autre, débordés par un deuil trop lourd et trop compliqué à traverser. Je recueille aussi des demandes qui, au premier abord, ne se réfèrent pas directement au deuil. Par exemple, certains cas de dépression. Je découvre alors souvent que le patient exprime, à travers sa dépression, la douleur d'un deuil ancien qui n'a pu être élaboré.


Quelles sont les difficultés spécifiques rencontrées par un enfant endeuillé ?
G. J. :
Ce qui me semble être le plus spécifique du deuil chez l'enfant, c'est qu'il est toujours multiple. Un enfant qui perd brutalement un de ses grand-parents, un de ses parents ou un membre de sa fratrie doit, non seulement faire face à la perte d'un être cher mais supporter en même temps le manque de soutien des adultes qui l'entourent. Ceux-ci, accaparés par leur propre chagrin, sont moins disponibles et moins à l'écoute. Ils sont tristes et le plus souvent angoissés. Perçue immédiatement, l'angoisse des adultes déstabilise l'enfant et l'empêche de se confier à eux. Il se sent contraint de se taire, dès lors sa solitude et son désarroi s'en trouvent redoublés. "La mort, c'est quand on bouge plus et que les autres sont tristes", m'a dit un jour une petite fille de 3 ans...


Qu'est-ce qui pousse les parents, frappés par un deuil, à vous consulter pour leur enfant ?
G. J. :
Dans certains cas, le ou les parents sont alertés par un symptôme manifeste : insomnie, vomissement, crises de colère, désintérêt, pleurs, fléchissement scolaire. Ils font le lien entre le deuil subi et le comportement de l'enfant et me demandent de l'aide. Mais, de plus en plus souvent, les parents me demandent d'agir à titre préventif. Ils ont conscience du traumatisme que représente la perte d'un être cher et me demandent des conseils afin d'aider au mieux l'enfant à surmonter l'épreuve.


Quels genres de conseils leur donnez-vous ?
G. J. :
Chaque cas est singulier. Un conseil toujours valable est celui de laisser les enfants s'exprimer. L'enfant a besoin de manifester sa tristesse : "Moi aussi, je suis triste". Quand il pose des questions sur un défunt ou sur un proche sur le point de mourir, l'enfant attend de la part des adultes de vraies paroles et non des mensonges ou des dénégations. Les conduites d' "escamotage" protègent peut-être les adultes de leur angoisse, mais en aucun cas l'enfant. Je me rappelle le cas d'un enfant qui perdit successivement deux petits frères en bas âge. Au premier décès, les parents envoyèrent immédiatement le garçon aux sports d'hiver. Au second, ils l'emmenèrent à Disneyland. Ils pensaient ainsi le protéger mais cela ne fit qu'aggraver la solitude de cet enfant qui ne se sentait pas reconnu et respecté dans ses sentiments. Sans aller jusque-là, certains parents ont tendance à assigner l'enfant à une position de spectateur passif. Or, l'enfant éprouve du soulagement en prenant, à sa manière, une part active au deuil. Il est souhaitable de lui proposer, sans l'y forcer, d'assister à l'enterrement et à voir le corps du défunt. Chaque enfant est différent et il faut respecter cette différence. Pouvoir continuer à exprimer ses joies d'enfant, cela aussi, c'est important. En situation de deuil, les enfants éprouvent un manque aussi grand que celui des adultes, mais ils n'en demeurent pas moins des enfants. Si l'envie leur prend de se remettre à jouer et à rire, quel dommage de les rabrouer, de se montrer choqué par cette attitude naturelle et réparatrice.


Est-il bénéfique ou au contraire néfaste d'entretenir chez l'enfant le souvenir des morts ?
G. J. :
Tout comme les adultes, l'enfant a besoin d'évoquer le défunt, de rappeler les souvenirs qu'il en a et d'entendre ses proches lui raconter les leurs, même si cela réveille des souvenirs douloureux ou le manque. Il ne s'agit pas d'entretenir la mémoire du disparu de manière morbide mais d'accompagner le cheminement intérieur de l'enfant, de lui permettre d'inscrire son deuil dans le réel et de ne pas le laisser dériver dans le pur imaginaire. L'enfant peut ainsi garder un "contact" positif avec le mort. Pour les enfants de plus de 7 ans, les anniversaires sont des moments importants. Il arrive que la souffrance dans une famille soit si indicible que chacun effectue seul, "de son côté", les gestes symboliques qui l'apaisent. Je me souviens ainsi d'une petite fille de 9 ans qui voyait sa tristesse aggravée parce que, croyait-elle, personne n'avait pensé à sa sœur disparue pour son anniversaire. En réalité, les parents étaient allés séparément sur la tombe. Les fleurs, les visites au cimetière, les photos (non imposées mais possibles à voir), les prières pour ceux qui ont une foi, les moments de contemplations du ciel étoilé, de rêveries devant une bougie ou un feu, tous ces moments et d'autres, les enfants les inventent librement si on leur laisse leur foisonnante créativité. Ils inscrivent la mort dans la vie et, eux aussi, ont peur de l'oubli.


Doit-on dire pour autant aux enfants toute la vérité ?
G. J. :
Après le refus de toute vérité, il ne faudrait pas instaurer la dictature de la vérité. On doit tenter de la "gérer" au mieux et trouver un équilibre entre le tout dire et le rien dire. Certains deuils, comme le suicide d'un des deux parents, sont particulièrement délicats. Pour un enfant, la mort brutale d'un des parents, par maladie ou par accident, est toujours plus ou moins inconsciemment apparentée à un meurtre. Si mon papa ou ma maman sont morts, se dit l'enfant, peut-être est-ce de ma faute. Vous imaginez, dans ces conditions, à quel point la douleur narcissique de l'enfant est intolérable en cas de suicide. A cette douleur s'ajoute le désarroi et la culpabilité du conjoint qui est resté et qui, lui aussi, subit de plein fouet la violence du suicide. Dans ces cas extrêmes, je conseille, non pas de dire brutalement à l'enfant une vérité insoutenable pour l'adulte, mais de laisser les questions et la vérité émerger progressivement. Si l'enfant demande pourquoi son parent est mort, il ne cherche pas un descriptif juridique ou médical, mais il pose plutôt la question de ce qui fait qu'on meure, de qui est responsable. On peut donner une réponse du type de celle que proposait Françoise Dolto "il est mort parce qu'il a fini de vivre". L'enfant n'en demande souvent pas plus. Et si d'autres questions apparaissent, il faut dire ce qu'il en est. Si l'enfant ne pose aucune question et ne trouve comme solution que de se taire, je conseille à l'entourage de prendre l'initiative de lui parler de façon attentive et respectueuse, même si cela doit faire pleurer. Anny Duperrey exprime cela remarquablement dans son livre Le voile noir. Le silence de l'enfant est toujours lourd de conséquences. A entendre les récits de patients adultes, je constate à quel point la douleur secrète d'un deuil d'enfance caché ou resté sans mots garde, au fil des années, toute son intensité et toute sa charge émotionnelle.

Propos recueillis par France Cottin



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