Une infirmière
en soins palliatifs.
"Tout se passe plus simplement, plus naturellement lorsque le malade est à son domicile alors, au lieu de soins palliatifs, je préfère parler d'accompagnement". Chantal Chort, infirmière libérale depuis plus de vingt ans dans la région d'Amiens, a souvent eu l'occasion d'accompagner des malades mourant à domicile.

Notre rôle d'infirmière ? Alerter le médecin sur une souffrance pas toujours exprimée ou mal écoutée.
"Lorsque pendant une ou deux années, on vient accomplir des soins qui vont commencer par la banale prise de sang, en passant quelquefois par les séances de chimio pour terminer par des soins plus lourds de nursing (toilette, soin du corps...) et d'hospitalisation à domicile, des liens se tissent, des échanges se font avec le malade mais aussi avec sa famille qui, bien sûr, va devoir participer aux soins. Au fil de l'accompagnement, le patient, sa famille et moi-même allons pouvoir livrer nos soucis, nos questions, nos angoisses, nos incertitudes, nos révoltes mais aussi nos joies et nos espoirs…
" Choisir sa dernière demeure
Bien que la plupart des grands malades souhaitent mourir à la maison, depuis vingt ans Chantal Chort observe qu'un nombre grandissant d'entre eux part à l'hôpital, alors qu'il ne leur reste que quelques jours à vivre. "C'est à la fois le rejet de la mort et l'espérance démesurée et irrationnelle en la médecine qui poussent les familles à hospitaliser les patients, très souvent contre leur gré, car eux sentent très bien que la fin approche. Nous savons tous que la mort est inéluctable, qu'elle fait partie de notre vie humaine mais bien sûr, quand arrive le moment…"
Son expérience de l'Afrique, où elle exerça avec joie sa profession pendant deux années, lui laisse à penser que les gens simples vivent la mort plus naturellement et plus sereinement. Là-bas, la mort fait partie du quotidien. Elle est vécue très intensément avec toute la famille et avec le groupe social auquel on appartient. Par comparaison, elle remarque que "chez nous, la famille du patient a beaucoup de difficultés à se situer. On nous demande souvent de ne rien dire au malade. Le patient se rend très bien compte que son environnement familial et quelquefois aussi son environnement médical lui jouent la comédie. Passée la première phase de rébellion contre la maladie, il va commencer à poser des questions souvent sous la forme de réflexions interrogatives du style "je vais bientôt y passer, le docteur me raconte des histoires…" Chantal Chort résume ainsi la complexité de la situation : " l'infirmière se trouve souvent prise au piège d'un malade qui la questionne, d'une famille qui refuse qu'on lui dise la vérité et d'un médecin pas très à l'aise, souvent aux abonnés absents dans cette phase ultime. C'est un moment difficile mais très important qui va déterminer la façon de vivre sa mort. Je crois que nous ne devons pas entrer dans cette comédie. Si nous le faisons, le dialogue sera rompu avec le patient, il n'aura plus personne à qui parler, avec qui libérer son angoisse et transmettre les messages qu'il souhaite encore transmettre avant de partir." Ainsi se souvient-elle d'un couple qui avait visiblement un gros problème relationnel et ne parvenait plus à communiquer. Chacun pleurait dans son coin. Un jour que tous les trois étaient réunis dans la chambre, elle s'adressa au mari et à son épouse en ces termes : " vous sentez bien que c'est la fin et vous avez de la peine de vous quitter. Il faudrait que vous arriviez à en parler ensemble, vous avez sûrement plein de choses à vous dire encore…" Le dialogue était revenu, ils s'étaient réconciliés et le malade est mort dans une grande sérénité.
Le cœur et la raison
"Ce sont des moments forts au cours desquels on ressent une plénitude dans son travail, le sentiment d'être utile, de ne pas faire que passer. Une forte intensité, source de joie profonde mais aussi d'épuisement". Des instants uniques qui ne lui font pas oublier que l'infirmière libérale est seule et qu'il lui est bien difficile de partager ses expériences, de se ressourcer. "Je me souviens aussi de cette mère de famille mourant à la maison, entourée de ses trois enfants qu'elle élevait seule. Devant de telles situations, on est pris à la gorge. Je n'arrive pas à raisonner en terme de justice mais je ne peux rester insensible à une telle souffrance physique, mais aussi et surtout, psychologique et morale". Pendant longtemps ces souffrances étaient considérées comme normales, elles n'étaient pas vraiment prises en compte. Aujourd'hui, sans être encore parfaite, de son avis, la situation s'améliore. Chantal Chort est consciente qu'il est toujours possible pour une infirmière de se situer exclusivement en technicienne face au grand malade, de ne pas s'impliquer. "Personnellement, même si ma démarche n'est pas toujours comprise ou si elle devient parfois épuisante, je reste convaincue qu'elle valorise ma vie professionnelle et ma vie tout court". Son expérience étaye sa conviction. "Je n'oublierai jamais cette malade que je soignais alors quelle était en fin de vie et que moi-même je portais la vie de mon quatrième enfant", raconte-t-elle. "Cette malade avait commencé à tricoter de la layette pour mon bébé. Un jour, elle m'a demandé si, malgré mon état, je viendrai lui faire les derniers soins après sa mort et aussi la maquiller. J'ai bien entendu, accepté et accompli cette demande le moment venu. Lorsque ma petite fille est née, j'ai eu la visite du mari de cette personne malade. "Tenez, me dit-il en offrant à mon bébé une petite robe de laine, elle n'a pas eu le temps de finir la robe qu'elle avait commencée alors, pour satisfaire son désir, je suis allé en acheter une" ! A travers cet événement vécu dans une intensité presque éprouvante - Chantal Chort évoque les larmes dans la chambre de maternité -, surgit tout ce que l'infirmière aime vivre et ses croyances profondes : "la mort regardée en face, qui se mélange aux petites choses de la vie, la chaleur et la sincérité des rapports humains jusqu'au bout de la vie, et même au-delà de la mort". Pierre Cochez


Pierre Cochez



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