Les rites funéraires chez
les Bretons d'Armorique


Cairne de Barnenez (finistère)
Sculptures à l'intérieur du Cairne
de l'ile de Gavrinis(Morbilhan).
"Je vous tue tous", ces mots gravés dans la pierre, assenés par un squelette - la mort - tenant dans la main une flèche, surmontent le bénitier de l'ossuaire de La Roche Maurice. "Une manière crue de rappeler que les Bretons ont toujours eu une sorte de connivence avec la mort" explique le Docteur Maurice Abiven, créateur de la première Unité de Soins Palliatifs en 1987 dans un hôpital parisien et… Breton. A la retraite maintenant, l'étude des rites funéraires chez les Bretons d'Armorique lui permet de mieux comprendre à la fois son pays et les réactions des familles endeuillées qu'il a pu rencontrer dans son activité hospitalière.
Chez les Bretons, la conscience du travail du deuil est précoce.
Pour Maurice Abiven, l'importance de la mort dans la société bretonne date de bien avant l'ère chrétienne, avant l'arrivée des Celtes dans la région (environ 800 avant J.C.). Les dolmens et les menhirs en sont la preuve la plus connue, les cairns, la plus spectaculaire. Le cairn de Barnenes (2 600 avant J.C.), en bordure de la rivière de Morlaix, dans la commune de Plouezorch, se présente comme un amas de pierres sèches. Il possède des dimensions impressionnantes : 90 m de long, 40 m de large, 10 m de haut, 11 chambres funéraires desservies par un couloir. Certains cairns renfermaient des sculptures, armes, bijoux ; sans doute des tombeaux de chefs. Durant la période gallo-romaine on pratique surtout l'incinération. Puis avec l'avènement du christianisme, à nouveau l'enterrement, en particulier dans le sol des églises. Plus tard, compte tenu de l'augmentation de la population et de l'enrichissement du pays apparaissent les enclos paroissiaux, regroupant une église, un calvaire - orné souvent de sculptures illustrant des scènes de l'Évangile - et un ossuaire, sorte de maison où les ossements sont rangés sur des étagères. En effet, on inhumait les défunts sous le sol des églises et régulièrement, pour faire de la place, les emplacements étaient vidés et les squelettes portés dans l'ossuaire. Mais avant de faire une place au cadavre, il fallait attester la mort du défunt par une longue veillée, par l'édification d'une chapelle blanche faite de draps tendus autour de la pièce où est déposé le défunt. La société bretonne avait conscience de l'intérêt, pour le travail de deuil, de la manifestation de la mort. Ainsi, jusqu'aux années soixante, dans l'île d'Ouessant, quand le défunt était mort en mer ou dans un pays lointain, autrement dit quand on ne pouvait ramener son corps au pays, on pratiquait le rite de proella : "sur le lit où aurait dû se tenir le cadavre, sur un linge blanc, on composait une croix avec deux cierges et la veillée se déroulait autour ce cette croix, comme elle se serait déroulée autour du défunt. Puis la croix était portée sur un brancard en procession jusqu'à l'église et placée sur le catafalque. A la fin de la cérémonie, la croix était déposée dans une sorte de tabernacle dans le cimetière, jusqu'au 2 novembre, fête des morts, où toutes les proellas de l'année étaient brûlées", explique Maurice Abiven.
Une société solidaire
Le mort est mort aux yeux de tous, on lui a trouvé sa place. Il s'agit maintenant d'aider les endeuillés grâce au soutien de la communauté. P.J. Hélias, dans Le Cheval d'Orgueil évoque ces enterrements et ces visites rituelles à la maison mortuaire, où chacun s'employait à vérifier qui du village était absent, quels que soient les griefs entre les familles. Le costume de deuil signalait également à la communauté que ces personnes avaient droit à des égards particuliers. Le droit de ne pas participer aux fêtes se manifestait chez les femmes du pays bigouden, par exemple, par le port de grandes capes noires. Enfin, passé une année, le rite de la messe anniversaire aidait les endeuillés à donner au mort son véritable rang, à savoir terminer cette période. Elle était, en général, suivie d'un banquet qui marquait le retour des endeuillés dans la communauté. La plupart de ces rites ont aujourd'hui disparu, laissant les endeuillés seuls à leur souffrance. Ceci, quoiqu'on en ait pensé, n'est certainement pas un progrès de notre civilisation de plus en plus individualiste. Il appartiendra aux générations à venir d'inventer d'autres rites adaptés à leur civilisation, et qui aideront ceux que la mort d'un proche a atteint.

Pierre Cochez



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