Dossier : Mourir à domicile, un choix de vie
Philippe Marze, médecin généraliste
de campagne.
Gériatre au centre de moyen et long séjour Brigitte Gros de
lhôpital de Meulan (78).
10 ans dexpérience
professionnelle.
Médecin de campagne, médecin de famille, Philippe Marze la
choisi délibérément. Car ce qui lintéresse
dans sa pratique quotidienne, cest la relation, le contact avec les gens.
Derrière une angine, ou une grippe, se cache souvent une envie
de parler. Le plus grand drame, cest la solitude.
Accompagner des malades en fin de vie, au domicile, cest être tout
à coup impliqué dans une intimité familiale, c'est la preuve
d'une grande confiance qui n'en a que plus de valeur, cest être
confronté à un être vivant avec son histoire propre, qui
voit pointer sa condition de mortel. Sens de la vie, regrets, conflits de famille
qui ressortent, révolte, angoisse, souffrance. Et il va falloir y répondre
en reconnaissant ses limites, dhomme mais aussi de médecin. Ce
que je fais dabord, cest ne pas mettre en avant la technique, je
ne vais pas décider pour le malade. La règle que je mimpose,
cest dêtre à son écoute, comprendre où
il en est, laider à exprimer ses désirs, cheminer à
ses côtés. Dans ses murs, il retrouve une identité de femme
ou dhomme et plus seulement de malade. Il redevient plus autonome, cest
ce quil faut respecter jusquau bout.
La quotidienneté des soins va nécessiter la présence de
plusieurs intervenants (infirmière, kiné) et donc transformer
radicalement la pratique médicale. Dun travail solitaire au cabinet,
on passe à un travail déquipe, essentiel à une bonne
prise en charge au domicile, et cela ne va pas toujours de soi (voir encadré).
Question de temps, de partage du savoir. Et puis tout se passe dans un environnement
qui nest pas celui, habituel, de la maladie (comme lest un hôpital),
mais celui de la vie quotidienne. Il va falloir intégrer lentourage,
vérifier quil tienne le coup. La famille est mise énormément
à contribution, cest elle qui assure la permanence, elle participe
aux soins. Les nuits sont souvent difficiles, et prendre une auxiliaire de vie
pour les relayer coûte très cher et nest pas remboursé."
Pour Philippe Marze, pratiquer les soins à domicile cest aussi
travailler sans filet. Parce quon est tout seul à faire les
prescriptions, avec langoisse de se tromper, de ne pas faire peut-être
tout ce quil faudrait. Limportant, cest darriver
à anticiper tout ce qui pourrait arriver, notamment quand la mort est
imminente. Le médecin doit établir des protocoles avec des produits
achetés davance, pour permettre à l'infirmière de
faire face à tout changement dans létat du malade : en cas
détouffement, dencombrement, de crise dangoisse. Cela
rassure tout le monde. Il ne faut jamais oublier dexpliquer ce qui va
arriver, les bruits de respiration, pourquoi, etc. Et puis il y a aussi
le recours aux portables, grâce auxquels léquipe est joignable
à tout moment. Rassurer cest aussi, dès le départ,
expliquer son rôle pour quil ny ait pas dambiguïté
: apaiser la souffrance sans acharnement thérapeutique sil
na aucun intérêt pour le confort du malade.
Une autre étape reste pour le médecin : la mort du patient avec
la rédaction du certificat de décès. Souvent on me
demande : "Docteur, vous êtes sûr quil est mort ?"
Cest toute la difficulté daccepter la mort. On se repose
sur celui qui sait, ce qui est une marque de confiance, mais également
un poids. Téléphone à linfirmière, avec
qui on retire le matériel, on démédicalise la chambre.
Et sil y a des enfants au domicile, Philippe Marze leur propose toujours
de venir au chevet du défunt. Dabord, je raconte un événement
survenu avec le patient et qui ma touché. Et puis je dis à
la famille quelle a fait tout ce quil y avait à faire, quon
naurait pas pu faire plus, quelle a réalisé le dernier
désir du patient, qui était de mourir chez lui. Et parfois,
Philippe Marze se rend à lenterrement quand la personne décédée
était seule ou quand jen ressens le besoin, pour moi.
Encadré
La symbolique du domicile
ou lexpérience des retours temporaires à domicile au moyen
séjour de lhôpital de Meulan
Parfois, laccompagnement de personnes en fin de vie nest pas possible
à domicile. Le malade est isolé, son entourage ny est pas
prêt ou encore le malade ne le souhaite pas. Cest à lhôpital,
où ces personnes vivent leur fin de vie, que léquipe soignante
sest rendue compte au fil du temps quexistait un désir de
rentrer chez soi. Pour une heure, un week-end, une semaine, pour moccuper
de mon chien, jai besoin daffaires, jai
oublié quelque chose
Afin de répondre à cette
demande, lhôpital s'est appuyé sur le réseau Hôpital-Ville
(voir encadré) . Pour certains patients, ce retour permet dexpérimenter
la possibilité de vivre à la maison. Le transfert de confiance
sur léquipe à domicile se fait et finalement un retour au
domicile définitif peut être envisagé. Pour dautres,
ce bref retour de quelques heures ou de quelques jours va permettre un retour
dans la vie, se retrouver, chez soi, dans ses meubles, parfois ranger ses affaires,
mettre de lordre. Comme si lon sentait quil fallait clore
quelque chose, que tout soit fait, pour ensuite tourner la page, passer à
autre chose. Cest un travail de deuil pour le malade. Dailleurs
souvent les personnes retournent chez elles, juste avant de mourir à
l'hôpital, précise Philippe Marze, médecin, "comme
si tout était accompli".