Dossier : Mourir à domicile, un choix de vie
Le soin palliatif a changé mon exercice médical.
Jy ai découvert le respect du malade, vivant jusquau bout,
porteur dune histoire qui lui appartient jusquà la dernière
seconde de sa vie. Jai compris surtout que soigner pouvait se vivre comme
une dynamique au service dune personne, dun sujet, que cest
elle qui allait me guider pas à pas dans ma pratique et non plus linverse,
moi lhomme de sciences qui applique sa technique, sans se poser dautres
questions. Cest en rencontrant de grands malades à domicile
et la souffrance morale et physique que Jean-Marie Gomas sest mis à
repenser sa pratique. Soccuper de mourants, cest bien le contraire
de ce quon apprend sur les bancs des universités. La vocation fondamentale
de la médecine nest-elle pas de guérir ?
Un mourant est dabord et encore vivant. Sa demande en consultation
est multiple : angoisse de mort, questions existentielles mêlées
à la souffrance, apparition de nouveaux symptômes. Cest à
nous de savoir décrypter tout cela, faire la part des choses, comprendre
ce qui pourra réconforter et surtout ne pas céder à la
panique lorsqu'on ne sait pas quoi faire et qu'on plonge dans la technique,
lacharnement thérapeutique qui ne rassurent finalement que nous,
les soignants.
La grande question à laquelle sest trouvé confronté
Jean-Marie Gomas a été celle de la thérapeutique de la
douleur. Jamais pendant ses études, cela navait été
abordé, car qui dit douleur, dit mort, échec de la médecine,
déni. Alors il est parti se former au Canada, en Grande-Bretagne, dans
des unités de soins palliatifs, inexistantes à cette époque
en France. Il faut absolument traiter la douleur, la contrôler,
car elle altère la qualité de vie et peut souvent modifier létat
général et le désir de vie de la personne. La douleur provoque
épuisement, anorexie, perte despoir. Lespoir, justement,
même si ce nest plus celui de guérir, est lespoir du
malade, des désirs multiples qui nappartiennent quà
lui.
Et puis surtout, laccompagnement des personnes en fin de vie exige des
médecins une chose ultime : apprendre à annoncer de mauvaises
nouvelles même si cela ne nous fait pas plaisir. Cest la grande
évidence, le deuil essentiel à faire : nous ne guérirons
pas tous les malades. Cest toute lauthenticité du rapport
avec le malade qui est en jeu. Dire la vérité, cest lui
rendre sa liberté, lui permettre dassumer en adulte son devenir,
le laisser cheminer à son rythme. Cest souvent insupportable pour
les soignants qui exercent leur métier comme un paravent absolu contre
la mort, celle de lautre et la leur. Quand il y a mensonge, on prive
aussi le malade du droit de poser librement des questions pour en savoir plus
ou au contraire pour nous faire comprendre quil ne veut pas en entendre
plus
Pour Jean-Marie Gomas, exercer en soins palliatifs, cest être au
cur de lessentiel, de la dignité humaine. Cest se remettre
en cause tous les jours et enrichir sa manière dêtre attentif
à lautre. Cela a même changé ma façon
denvisager la vie tout court. Au cabinet aussi, il reconnaît
une écoute plus aiguë de ses patients. Le malade est dabord
un sujet sensible, porteur dune histoire. Lépaisseur humaine
de mon métier est là.Encadré
Hôpital/ domicile : aller-retour ou aller simple ?
Pour retourner à la maison, il faut se sentir en sécurité,
être assuré de bénéficier dune même qualité
de soins quà lhôpital. Cest souvent la
façon dont on sest occupé du malade à lhôpital
qui va conditionner la famille pour un retour à la maison. Cest
notre rôle à nous, professionnels de santé, de les sécuriser.
assure Jean-Marie Gomas, médecin. Car quitter lhôpital, cest
quitter tout un environnement de soins, de protection, un personnel présent
nuit et jour. Et cela peut parfois être si traumatisant quil vaut
mieux abandonner lidée dun retour au domicile.
Avant tout retour, il faut que lhôpital prévienne le médecin
généraliste, linfirmière, pour que léquipe
se mette en place le plus vite possible et que la famille ne soit pas dans lincertitude.
A la maison, léquilibre est fragile, il repose sur le trio : malade,
entourage, soignants.
Une réhospitalisation peut avoir lieu, soit pour réévaluer
le traitement, soit parce que lentourage craque, le malade trop angoissé,
le médecin dépassé. Limportant, cest de ne
pas vivre la réhospitalisation comme un échec.