Dossier : Mourir à domicile, un choix de vie
Martine Jaquemet, infirmière libérale
47 ans, 27 ans dexpérience professionnelle, dont 15 ans en libéral
Mon expérience à lhôpital a été
déterminante pour ma pratique à domicile. Jai connu les
services durgence, jai été confrontée à
des pathologies différentes. Mais cest au domicile que je préfère
intervenir. Il y a de la chaleur, cest un lieu de vie. Le malade est là,
dans son intimité, avec ses proches, la relation est totalement différente.
Cest au cours de sa pratique en tant quinfirmière libérale,
que Martine Jaquemet a eu à soigner au domicile des patients gravement
malades et en fin de vie. Un appel de la famille ou du médecin généraliste,
et la voilà au chevet dune personne qui va demander beaucoup dattention
et de temps : deux à trois passages par jour au minimum, une relation
régulière avec le médecin traitant pour adapter les prescriptions
et contrôler lévolution de la maladie.
Très vite, Martine Jaquemet sest sentie seule. Seule dans sa pratique,
dabord. Un besoin se manifeste de mieux connaître ces maladies,
cancers, SIDA, mucoviscidose, de se familiariser avec les différentes
thérapeutiques de la douleur, de comprendre aussi ce qui se nouait là,
les relations avec le malade, lentourage, limminence de la mort.
Elle a commencé, et continue dailleurs, à se former régulièrement,
stages en hôpital, etc. Et puis sest posée la question de
trouver un ou une remplaçante. Elle a alors créé une association
Libé Soins pour former dans sa région les infirmières
libérales aux pathologies lourdes, aux soins palliatifs à domicile.
Ce nest pas quune formation aux gestes techniques, cest
aussi lapprentissage de toute une mentalité de prise en charge,
essentielle à ce travail.
Savoir entendre et comprendre, pas seulement avec des mots, ce que désire
le malade, sa souffrance morale ou physique. Adapter ses gestes à létat
du patient, prendre du temps avec lentourage, expliquer où on en
est, ce qui risque de se passer
Cest un accompagnement de tous les
instants, par petites touches, surtout parce quil sinscrit dans
la durée. Linfirmière fait partie du paysage
de la maison, elle est là plusieurs fois par jour, samedi et dimanche
compris, et ce sur plusieurs mois, voire des années. Le plus important,
en-dehors bien sûr de la compétence des soins, cest dêtre
sincère, vraie, de pouvoir regarder le malade en face quand il vous demande,
est-ce que je vais mourir ? Et lui répondre que personne ne peut le dire.
Les malades mapportent énormément. Entre eux sengage
un contrat de confiance, de respect. Martine Jaquemet fait souvent la toilette
mortuaire, cest sa manière à elle daccompagner le
malade jusquau bout - je ne vais pas le lâcher à ce
moment-là -, de le rendre beau pour ceux qui restent. Lune
des grandes qualités requises également, cest sentir quand
il faut seffacer, se faire transparente, rester là parce quil
le faut (cest le temps des soins), mais ne pas déranger lintimité
avec un ami de passage ou avec la famille. Et puis savoir rester à sa
place de soignant. Cest-à-dire ne pas hésiter à faire
appel à des bénévoles dassociations pour soutenir
le malade et (ou) lentourage quand on sent une grande détresse
ou après la mort. Après la mort du patient, je téléphone
ou je passe, cest normal. Parfois les familles pensent quelles ont
encore besoin de nous, soignants, alors quil sagit en fait dun
autre chemin à faire. Cest là quil faut savoir seffacer
et passer le relais. Affectivement, c'est très dur mais on apprend à
faire la part des choses avec la famille. Reste bien sûr la confrontation
avec la mort, la maladie, la souffrance parfois extrême. Comment vivre
tout cela ? ça pourrait vous submerger, mais jai appris à
prendre du recul. Et puis on sait que léchéance doit venir.
Il marrive de pleurer en sortant de chez un patient. Vivre avec des gens
qui souffrent, ce nest pas triste. Parce quon partage la vie avec
eux, jusqu'au bout, on se parle, on se dit des secrets