Portrait



Philippe Marze,

médecin généraliste de campagne, Aumônier militaire
L'épreuve du feu

Partager la vie des militaires sur le terrain, en les réconfortant et en célébrant avec eux leur foi, telle est la mission de ces prêtres militaires qui souvent ont côtoyé la mort forcément injuste de combattants et de civils.
Saint Louis des Invalides, des flots de touristes, des drapeaux pris à des ennemis d'hier et, derrière l'autel, le tombeau de Napoléon. A coté, dans la sacristie toute en boiseries, les Pères Jacques Alazard et Jean Pierre Brard parlent de leur vie d'aumônier militaire qui les a conduits aux quatre coins du monde, du Liban à Sarajevo, en passant par le Cambodge ou le Tchad.
Les aumôniers militaires sont des prêtres dépendant du diocèse aux armées françaises. Leurs paroissiens sont des militaires en activité. Ces hommes d'église n'ont ni grade ni rang dans la hiérarchie militaire, deuxièmes classes parmi les deuxièmes classes, colonels parmi les colonels. Comme le souligne le Père Alazard, "il y a assez peu de curés qui vivent, comme nous, le quotidien de leurs paroissiens. Notre rôle est d'accompagner et de partager la vie des militaires, y compris les dangers."
La voix de Dieu
Le Père Brard a passé sept mois à Sarajevo, durant le premier mandat des forces françaises, un mandat de maintien de la paix où les troupes n'avaient pas le droit de riposter. Une situation éprouvante pour les militaires qui voyaient mourir leurs camarades. "Quand un jeune de 20 ans meurt, on a peu de choses à dire. Ce que l'on apporte, c'est une présence plus que des paroles. L'espérance se vit plus qu'elle ne se dit." Après une rapide levée de corps, le rôle du Père Brard sera d'"accompagner les copains pour remonter le moral".
La confrontation quotidienne avec la mort de militaires, de civils, d'enfants, renvoie aux questions essentielles sur la vie, la mort et l'existence du mal. "Si Dieu est bon, comment permet-il de telles choses ?" Alors, l'aumônier militaire est présent comme signe de la dimension religieuse de l'homme. Ce que résume le Père Alazard : "nous ne sommes ni combattants, ni diplomates. Peut-être sommes nous déjà utiles par le simple fait d'être là, d'assurer une assise plus forte, plus large à la communauté". Une présence comprise par ce soldat qui confie: "ils ont quelque chose de plus que les autres. Les paras qui étaient sous les gravats à Beyrouth reconnaissaient l'aumônier à la voix". Le Père Brard a pu le constater quand il a été appelé au chevet d'un jeune militaire grièvement blessé. "Lorsqu'il a entendu ma voix, il s'est apaisé, et j'ai pu lui enlever son treillis pour qu'on le soigne."
Une perception de ce qui distingue l'aumônier du militaire, alors même que celui-ci s'applique à partager la même vie, les mêmes risques. Une distinction qui peut se manifester dans l'écoute, comme le souligne le Père Alazard : "un militaire qui monte la garde a le temps de penser. Il est seul. Alors quand il redescend de son poste, il a vraiment des choses à dire." Nombre de fois l'aumônier s'est vu adressé cette demande : "priez pour moi !" à laquelle il répond généralement : "hé bien, prions ensemble."
L'instant de prière privilégié sera bien sûr la messe célébrée dans la chambre de l'infirmier, sous une tente ou en rase campagne, réunissant des hommes qui quelquefois prieront là pour la première fois. L'aumônier se sert alors de sa fameuse "valise-chapelle", petite valise métallique renfermant tout le nécessaire utile à la célébration.
Messe de Noël
"Noël est la fête la plus dure quand on est loin de sa famille" affirme le Père Brard qui, en sa qualité d'aumônier de la gendarmerie, est allé célébrer Noël avec les gendarmes surveillant l'Ambassade de France à Alger. C'est lui qui avait enterré, quelque temps avant, trois des leurs, morts en gardant la résidence de l'ambassadeur.
Le Père Brard se souvient aussi de cette messe de Noël dans une maison de retraite d'un quartier serbe de Sarajevo, servie par un serbe qui avait été chauffeur de taxi en France. A la sortie, celui ci s'est écroulé à ses pieds, touché en pleine tête par un snipper. Mais, il y a aussi des Noël pleins de chaleur comme, au Tchad, cette crèche vivante avec un légionnaire en Joseph, et la femme d'un caporal chef tchadien et son nouveau né en Marie et l'enfant Jésus.
Comme le remarque le Père Brard, "si j'étais resté prêtre dans mon diocèse d'origine, à Sées au coeur de la Normandie, je n'aurais pas connu tout cela". L'aumônier militaire partage la condition des combattants, ce qui a fait dire à un officier "vous êtes les prêtres ouvriers du monde militaire". Une trentaine d'entre eux sont d'ailleurs morts au front en Indochine et en Algérie.
La mort est au centre de la question militaire : pouvoir la recevoir, mais aussi avoir le pouvoir de la donner. Comme l'explique le Père Alazard, "la communauté reconnaît à certains le droit de l'usage des armes. Dans un conflit armé, chacun a en main les moyens de donner la mort et ce n'est pas uniquement de la légitime défense. Alors, forcément, vient à nous la question : qu'est-ce qui vaut la peine d'être défendu par les armes ?"



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