Dossier :
La mort violente, le combat de ceux qui restent
Des "passeurs", pour accéder à la réalité
Souvent, des hommes et des femmes qui ont eux-mêmes connu un drame personnel, mais aussi des thérapeutes, peuvent aider les familles à vivre avec l'inacceptable : la mort violente d'un proche. On pourrait nommer "passeurs" ceux qui permettent, tant bien que mal, de relier la vie d'avant à celle d'après ou, pour le moins, de trouver un sens à l'avenir.
"On dit que la réalité dépasse la fiction ; là c'est autre chose. La réalité reste inaccessible. ( ) Depuis que les petites sont mortes, ( ) tantôt je crois à leur vie (mes enfants chéries, mes petites filles chéries, voilà les mots si légers et si lourds qui me traversent alors), tantôt je crois à leur mort (sur le bord de l'autoroute, à quelques dizaines de mètres l'une de l'autre). Il n'y a jamais de lien entre les deux."(1)
Comment affronter la contradiction entre la vie et la mort ? Geneviève Jurgensen a perdu deux filles en bas âge dans un accident de voiture. Aujourd'hui, après la naissance de deux autres enfants, elle dit n'avoir jamais éprouvé une continuité entre sa vie d'avant et celle d'après. "Je ne sais pas comment on a fait, s'étonne-t-elle. Il y avait la violence des circonstances, plus celle de l'âge, plus celle du nombre : toutes les deux On était dans la terreur." Pour elle, tout de suite, il a fallu que tout le monde sache, "la douleur, ça se partage, ça console." Même chose quant aux multiples lettres de condoléances, les heures passées à les lire, à y répondre. "Tout est utile." Et puis, l'importance du procès, "il fallait que la société dise aussi que c'était inacceptable", et très vite, l'engagement militant avec la création de la Ligue Contre la Violence Routière, de listes aux élections législatives. Mais ce combat, aussi juste soit-il, ne l'aide pas, l'enfonce, il entretient un climat de brutalité. Alors pour "rééquilibrer la balance", Geneviève Jurgensen entreprend d'écrire trois livres pour enfants, dont les petites sont les héroïnes. Elle met au monde deux autres enfants et entame une nouvelle carrière professionnelle. Quatorze ans plus tard paraît le livre La disparition. La vie a repris son chemin.
Surmonter ou assumer une telle catastrophe, chacun le fait à sa façon, avec ses propres forces, son élan vital. Rien n'est inscrit, on se tricote finalement ce que l'on peut. A l'instar de Geneviève Jurgensen pour ses filles, Laurence Auburtin n'est pas allée voir le corps de son mari, mort dans un accident de la route. Il lui fallait agir, bouger.
C'était le soir, elle s'est rendue au dîner où ils étaient tous les deux attendus, pour assez vite le quitter, sous le regard des autres Pitié, compassion ? Et puis, l'urgence c'était les enfants qui ne savaient encore rien. Pour eux, il fallait que la vie continue. Tous ensemble, ils sont partis loin des téléphones et des visites de sympathie, rapidement devenus insupportables, et ils se sont parlés en regardant des photos.
Tout au long des souvenirs qu'elle égrène, les obsèques avec un cercueil "qui brille", la vie quotidienne, le retour à l'école, un Noël où elle s'est mise à pleurer ("Ah non, maman, Noël c'est pas triste"), c'est avec, par et pour les enfants que s'est cimenté un nouvel équilibre. Avec, bien sûr, la révolte au cur et des questions de femme ("Qui suis-je ?"), la rencontre de nouveaux amis, le soutien d'un médecin. Et tout d'un coup se rendre compte que cette année, son anniversaire est passé, sans tambour ni trompette.
Dolorès Vergé, dont le fils s'est tué à moto, a elle puisé ses forces dans le combat. Désemparée, révoltée, seule, au moment de l'accident, elle s'est jetée corps et âme dans la bagarre avec les pouvoirs publics pour faire fermer ce carrefour mortel. Pétitions, soutien des motards, manifestations, elle a finalement obtenu gain de cause un an plus tard. "Du coup je me suis sentie forte. J'avais mené la bataille pour mon fils et j'avais gagné." Elle demande ensuite pour le procès le soutien de la Fondation Anne Cellier, qui lutte contre les accidents de la route. Puis elle se dit qu'elle peut faire plus en créant un groupe de paroles, une fois par mois, pour aider les familles qui ont subi la même chose. "Ayant souffert ce que j'ai souffert, je peux apporter quelque chose aux autres." Et tous les ans, elle organise dans sa ville à Limoges "une journée pour la vie", sur le thème de la sécurité routière.
Laure Siaud
(1) La disparition, Geneviève Jurgensen, Calmann-Lévy, 1994 (existe en poche) - Lire "Lu pour vous" p.7.
Les accidents de la route, se regrouper pour les combattre
La Fondation Anne Cellier existe depuis 8 ans. Elle uvre surtout aux côtés des familles pour que les responsables d'accidents lors des procès soient jugés sévèrement. La Ligue Contre la Violence Routière, fondée en 1983, accueille les familles, se propose de se porter partie civile au procès à leur côté afin de faire poids dans les décisions du juge. La Ligue revendique également la mise en place de cellules d'accueil avec des psychologues dans chaque département pour une prise en charge des familles si brutalement touchées. Elle agit aussi auprès des pouvoirs publics, du législateur pour que des lois sanctionnent plus durement les excès de vitesse, l'alcool au volant, les infractions au Code de la Route. "Toutes les morts sont évitables, nous sommes un mouvement d'indignation, on nous doit des comptes à nous et aussi à ceux qui vont mourir sur les routes", martèle Geneviève Jurgensen, co-fondatrice de la Ligue.
Retour au sommaire de PASSAGE n°8