Portrait :

La toilette mortuaire chez les musulmans



Retourner à la source, comme on est venu...

Laver le défunt pour qu’il retourne vers son Dieu, comme il est venu sur terre, nu et propre : une tâche effectuée par Mahmoud Aït-Chabanne avec simplicité et compassion, dans la conviction "qu’il n’y a que Dieu qui puisse le payer, ce travail là."

En terre étrangère, les rites d’une communauté retrouvent souvent leur pureté, l’essence même de leur existence, sans les fastes d'une culture dominante. C’est par exemple l’émotion d’une messe de Pâques célébrée dans un village tunisien au premier étage de la maison d’une communauté de petites sœurs de Foucault pour une dizaine de catholiques. C'est cette même émotion qui étreint lorsqu'on assiste au rite musulman de la toilette du mort en terre chrétienne. "Le mort retourne à Dieu. Il retourne à la source, comme il est venu à son premier jour, propre et sans vêtements" résume Mahmoud Aït-Chabanne pour expliquer ce moment essentiel du rite funéraire musulman.

Mahmoud Aït-Chabanne assure depuis quinze ans quatre à six toilettes mortuaires par semaine, à la demande des familles. "Tout musulman pratiquant a le droit de faire la toilette. C’est un travail qui fait partie du culte. Je pratique ma religion à la mosquée de la rue de Tanger, dans le XIXème arrondissement de Paris." Une activité bénévole rétribuée uniquement par les offrandes que peuvent donner la famille.

La toilette est effectuée généralement au funérarium, dans les hôpitaux ou les cliniques, rarement à domicile car elle nécessite de la place et du matériel.

Rendez-vous est donc pris avec Mahmoud Aït-Chabanne ce lundi matin, à l’hôpital Foch de Suresnes, dans l’amphithéâtre des morts. Curieuse appellation pour une enfilade de salles banalement caractéristiques des hôpitaux : à la lumière crue des néons et des murs carrelés de blanc, les familles trompent l'attente entre une pile de journaux périmés et la machine à café hors service. Au fond du couloir, d'une salle baptisée, comme l'indique un papier jauni, W.A. Mozart, s'échappe le programme de Radio Classique assourdi par le bruit intermittent de travaux dans la rue voisine.

Et puis, étendu sur une civière, un homme, simplement enveloppé dans un drap blanc. Mahmoud Aït-Chabanne sort d’une petite valise une blouse, un long tablier blanc et des gants. Pendant une vingtaine de minutes, il va prendre soin du mort, le porter sur une grande vasque métallique où il le lave entièrement, avec de l’eau, du savon avant de le sécher et de l’envelopper dans trois morceaux d’un même linceul. Il le déposera ensuite dans son cercueil en répandant des morceaux de camphre.

Des gestes simples, paisibles, remplis d’un force contenue. Comme le signe d’un ultime apaisement après une vie de bruits et de combats, comme une marque de compassion et de réconfort, au-delà des mots. "C’est un travail humble. Je suis là pour laver, c’est tout. La toilette ne lave pas des péchés, car il n’y a que Dieu qui lave des péchés." Le catholique ne pourra s’empêcher de penser au Christ lavant les pieds de ses disciples la veille de sa mort, rituel d’humilité mais aussi de charité et de solidarité. Ou bien, dans ce décor clinique, lorsque le mort une fois lavé et drapé dans son linceul est porté vers son cercueil, entrevoir une de ces pietàs consolatrices de la Renaissance.

Mahmoud Aït-Chabanne ne s'attarde pas sur la difficulté de sa tâche : "c’est un travail dur pour le physique et le moral. Il y a des gens qui n’y arrivent pas, qui ont peur. Moi, il me rafraîchit. Il m’éloigne de tout. Il me met en paix. Car ces instants me montrent que cette vie n’est qu’un passage. Que l’on soit riche ou pauvre, un jour il nous faudra partir les mains vides, en laissant tout."

Toujours ce retour à la source, à Dieu, vers qui l’on va, dépouillé de toute vanité, sans vêtements, sans bijoux. Ainsi, en terre musulmane, les morts sont enterrés sans cercueil "car on vient de la terre et on retourne à la terre. Et la terre appartient à Dieu."

En France, la religion musulmane s’est adaptée à la législation et les morts sont enterrés dans un cercueil ou transportés vers leurs pays d’origine dans un cercueil métallique. Leurs tombes seront faites de deux pierres posées aux extrémités du corps, sur lesquelles on mentionnera simplement les nom et prénom du défunt dont on aura pris soin d'orienter la tête vers la Mecque. Autre adaptation à la loi française, les musulmans acceptent de ne pas enterrer leurs morts le jour même comme il est de coutume de le faire en terre islamique : "En effet, à quoi ça sert de garder un mort ? Mais, ici, il y a tellement de papiers à remplir lors d’un décès..."

Après la toilette, Mahmoud Aït-Chabanne va chercher la famille qui attend pour dire au revoir au mort. Des prières sont alors récitées avant la fermeture du cercueil, pour demander à Dieu de pardonner tous les péchés du mort. Un Dieu tout puissant qui, selon un verset du Coran "connaît ce que vous avez dans vos poitrines ", mais un Dieu qui pardonne, sur le trône duquel est écrit, à la fin du monde, "la miséricorde devancera ma colère."

Cette acceptation de la toute puissance de la volonté divine est difficilement compatible avec les pleurs et le désespoir qui témoigneraient d'une sorte de négation du sort de Dieu. "Mais les pleurs sont nécessaires pour ceux qui restent, car ils aident à se débarrasser de l’angoisse du deuil. Mahomet, lui-même, a pleuré quand il a perdu un enfant" souligne Mahmoud Aït-Chabanne.

Comme souvent, dans les rites funéraires, c’est toute l’essence d’une religion qui est résumée dans les actes simples et dépouillés de la toilette mortuaire chez les musulmans : la vie vécue comme un passage, la mort comme un retour à Dieu, l’attention portée au mort et son nécessaire accompagnement pendant la traversée. Au-delà de la différence des rites et des signes, une certaine idée de la vie et de la destinée, commune à bon nombre de croyants.

Pierre Cochez

 

 



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