Portrait :

La double mort des SDF



Des hommes et les femmes sont exclus de notre société au point d’être définis comme mort socialement. Face à ces vies tombées dans l’anonymat, des associations sociales et humanitaires luttent activement. Un nom sur une plaque funéraire, des fleurs sur une tombe, c’est la preuve d’une existence. Pour tous ceux qui accompagnent les exclus, la dignité d’un vivant passe aussi par sa dignité dans la mort.

"A l’abri dans une belle tombe, bien au chaud, les gens pensent qu’ils seront protégés du reste. En fait, ce n’est qu’un paquet cadeau. Une fois mort, ça ne change rien." Bernard, SDF depuis 6 mois, est sans état d’âme : "La mort, c’est une délivrance. Pour être pauvre, il faut être courageux... C’est un drôle de chemin."

Chez les victimes de l’exclusion, la question métaphysique de la mort s’efface devant deux interrogations majeures : quoi manger et où dormir.

Résignés, les plus démunis finissent par accepter leur statut de clochard sans droit. Pour autant, "très peu en viennent au suicide", nous confirme le Dr Jacques Hassin, responsable scientifique du Samu Social de Paris, qui reçoit 250 vagabonds par jour au Centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre (92). "Encore faut-il que sa vie ait un sens pour vouloir la renier en passant à l'acte." commente-t-il. Dans un apparent détachement vis-à-vis de leur propre mort, les exclus rechignent à se soigner : "Bah ! Un clochard de plus ou de moins", lâchent parfois ses patients.

Une population stigmatisée

Pour beaucoup de sans abri qui retrouvent un domicile, leur sort se règle de manière paradoxale comme en témoigne Paul de Cornulier, directeur des Petits Frères des Pauvres de Paris Saint-Maur : "Dans la rue, ils créent des défenses face à l’agression, au froid. Quand ils s’installent, leur défenses tombent, ils éprouvent pour certains un sentiment de trahison en quittant leurs compagnons de boisson. Le Fisc, la SNCF et autres organismes retrouvent leur adresse et les somment de payer ; ils ne sont pas habitués à gérer leur budget et surtout, la conduite d’échec les anime depuis toujours. Finalement, c’est au moment où ils semblent sauvés qu’ils décèdent." Ainsi, en 1998, la fraternité de Paris Saint-Maur a-t-elle payé les funérailles de 25 personnes démunies qu’elle avait accompagnées.

Les communautés Emmaüs, quant à elles, s’organisent comme de véritables familles. Celle de Neuilly Plaisance, par exemple, possède 15 caveaux qu’elle destine à ses compagnons, des chiffonniers.

De son côté, le père Patrick Giros(1), fondateur d’Aux captifs la libération, organise une quête auprès des copains de rue quand l’argent manque pour les funérailles. La nouvelle du décès se répand très vite dans la rue. Beaucoup se déplacent à la messe, des fleurs sont apportées, des discours prononcés. Il arrive que des familles retrouvent un défunt qui se croyait oublié alors qu’il était attendu. Il arrive aussi que des injures fusent de part et d’autres quand les copains et la famille sont rassemblés pour la circonstance. Si un exclu n’est apparemment pas tourmenté par sa propre mort, comme tous les hommes il est affecté par la mort de ceux qu’il aime. A cette différence près, que nous révèle le prêtre : "Sur 30 ans je n’en connais pas un seul qui ai laissé un testament. Même pas un testament de vengeance. Ils ne s’en sentent pas dignes."

Virginie Roussel

(1) Coauteur des Survivants du Centre ville, éditions Fayard, 1998.

 

 

Encadré

Identité : anonyme

Chaque année, l’Institut Médico Légal de Paris (IML) – dépendant de la Préfecture de Police –, reçoit 100 SDF trouvés morts sur la voie publique, à Paris et dans la petite couronne (92-93-94). Si la mort est considérée comme suspecte ou d’origine mal définie par l’enquête judiciaire, le magistrat demande une autopsie comme pour n’importe quel autre sujet décédé dans les mêmes conditions. L’IML recherche la famille à partir des documents retrouvés sur la victime. Pendant ce temps, le corps est gardé à l’IML, en moyenne un mois et demi. La famille, quand elle est identifiée, est invitée à reconnaître le corps et à s’occuper des obsèques. Dans le cas contraire, les corps sont inhumés par voie administrative au cimetière de Thiais sur un terrain commun, dans un des 1 800 caveaux individuels préfabriqués, pour une durée de 5 ans, non renouvelable. Aucune de ces tombes ne porte de plaque gravée. Le corps peut être exhumé à la demande de la famille qui se manifeste. Passé ce délai, les corps sont transférés dans l’un des trois ossuaires de la capitale ou envoyés en crémation.

Notons que certaines communes, Aubervilliers par exemple, avec laquelle PFG a conclu un contrat, prennent à leur charge la totalité des obsèques, soit le cercueil, le personnel et le fourgon. Préalablement, un certificat d’indigence est rédigé par la Ville qui déclare ces personnes sans revenu et sans famille.

 

 



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