Dossier :
Quelle place pour les défunts ?
Cimetières "nomades", "lilliputiens", "domestiques"...
Un choix de mémoire«Un mort sans lieu est un mort errant, un mort qui n'est nulle part et partout.» Ce constat du sociologue Jean-Didier Urbain(1) s'appuie sur une notion anthropologique essentielle concernant la mort : celle du chacun chez soi, les morts sur leur territoire, les vivants sur le leur, même si les frontières sont floues et que des passerelles peuvent être tendues entre les deux mondes.
Pour faire son deuil, l'individu doit pouvoir vivre avec le mort dans son souvenir, mais le souvenir doit s'ancrer quelque part. L'endeuillé a besoin d'un lieu de référence. Traditionnellement, c'est au cimetière, enceinte bien identifiée dans la cité, que se rattachent les pensées associées au défunt, voire, pour les anciennes familles aristocratiques ou de la grande bourgeoisie, le caveau construit sur la propriété.
S'il est une pratique qui aurait pu remettre en cause ce nécessaire lieu de référence, c'est bien la crémation qui autorise la disparition totale, la dématérialisation du mort. Or, bien souvent un lieu du souvenir persiste et, lorsqu'il n'existe pas, les endeuillés en souffrent. Contrairement à l'inhumation qui s'inscrit dans le culte des tombeaux au sein du cimetière sanctuaire, la crémation permet de rester maître du lieu du souvenir. Une liberté à risque qui génère parfois des situations inextricables.Les questions de la crémation
A la fin des années 70, un journaliste, Jean-Luc Hennig(2), définissait la crémation comme «la mort-pfffft, du bec de mazout et de l'urne d'appartement. Plus de pourriture, plus de mausolée, plus de cercueil, plus de cimetière, plus rien. Le minimal art(2).» Ce que Jean-Didier Urbain analyse comme un choix de «morts sans territoire, ni monument, rejetant lieu, durée et trace, une opinion bien arrêtée en faveur d'obsèques expéditives ponctuées par la disparition physique et symbolique du défunt. (...) Un projet de mort traquée, chassée, expulsée, exterminée, totalement évacuée, sans lieu ni signe : délocalisée et dématérialisée, désocialisée.» Mais le deuil est-il possible sans aucune référence concrète, ni lieu, ni traces ?
Si aujourd'hui encore, la crémation paraît à certains inconcevable, principalement parce qu'elle ne s'inscrit pas dans un rituel ancestral, elle est globalement perçue de façon beaucoup moins radicale et ne s'oppose en rien à la localisation du défunt, au contraire. Cependant, à l'espace social - le cimetière - qui accueillait jusqu'alors les morts se substitue un espace naturel - la montagne, la campagne, la mer - ou un espace privé - le domicile, la maison de famille.Les nouvelles nécropoles naturelles
En choisissant la nature pour nécropole, on assiste à la sanctuarisation clandestine de certains lieux. Or, si cette pratique se généralise, la société se privera d'un dispositif monumental et public d'archivage, d'un forum, lieu d'un "être ensemble" propice aux manifestations collectives.
La Grande-Bretagne, qui enregistre un taux record de funérailles crématistes (+ 70 %) avec dispersion des cendres, tente de résoudre cette situation en recréant, dans un espace naturel choisi, un rituel, religieux en l'occurrence. De même, au cours d'une enquête sur la crémation en France, Jean-Didier Urbain se déclare édifié par la visite des jardins du souvenir : «On trouve en ces lieux nombre d'indices matériels qui sont autant de traces de rites de compensation ou de réparation effectués suite à la dispersion des cendres. Certains laissent des fleurs sur le lieu exact de dispersion le jour de la cérémonie, puis en rapportent le lendemain au même endroit. Répétant ce geste, ils le ritualisent et marquent ainsi le territoire du défunt, stoppent symboliquement sa dissipation. Contre l'éparpillement des restes, restaurant une unité de lieu, ils procèdent à une reconcentration imaginaire du mort.» Une petite butte de terre, un tas de cailloux, une rose, parfois une simple branche plantée dans le sol peuvent faire office de lieu du souvenir, «des cimetières lilliputiens» en quelque sorte.
«La sépulture des morts, selon les crématistes, c'est le cur des vivants.» Mais pour se souvenir, ces exemples en témoignent, le cur des vivants a besoin de traces. En Belgique, la "cavurne" (ou talpidarium) confirme que crémation et localisation ne sont pas antinomiques : les cendres sont inhumées hors ou dans l'urne, à même la terre ou dans un mini-caveau conçu à cet effet.
Mais la manifestation la plus convaincante du nécessaire lieu de mémoire concerne certainement les morts du sida. «Aux États-Unis, raconte Jean-Didier Urbain, l'incinération des morts du sida est systématique, bien qu'aucune consigne n'ait été donnée en ce sens. On peut y voir un souhait de ces personnes de détruire radicalement le mal qui les a rongées, d'anéantir ce virus mortel et de faire disparaître toute trace de leur déchéance. Parallèlement à cette attitude, qui vise la destruction totale, s'est mis en place le rituel du patchwork des noms, en faveur d'une resocialisation de ces morts, du deuil et de la mémoire.» Des panneaux de tissus en souvenir des disparus, symbolisant leur identité et leur personnalité. «Ce qui est particulièrement significatif, reprend Jean-Didier Urbain, ce sont les dimensions de ces panneaux, 1,80 m sur 90 cm, soit la taille d'une tombe.» Une interprétation confirmée par Jean Forest(3) qui voit dans le patchwork «la recréation des cimetières avec leurs allées et leurs silence», «des nécropoles de toile, des cimetières nomades qui visent à redonner de la trace, des signes et des lieux publics à des morts voués à l'oubli collectif par la censure sociale.»Les dangers du «cimetière domestique»
Aux «cimetières nomades» et «lilliputiens» s'ajoutent les «cimetières domestiques» Dans le cas de la crémation, faute de rituel établi et face à la désaffection du lieu social de référence, la famille du défunt peut être tentée de créer chez elle le lieu du souvenir. Un choix problématique. En effet, la privatisation du lieu du mort - l'urne et les cendres conservées au domicile par exemple - suppose qu'il n'existe pas de trace socialisée. «C'est très fragilisant pour l'endeuillé», explique le sociologue. Et de citer le cas d'un grand éditeur parisien qui conservait les cendres de sa mère chez lui dans un coffret précieux. Lors d'un cambriolage, les voleurs ont emporté ce coffret. Une telle violation de l'espace privé peut très gravement perturber le deuil d'une famille.
Plus couramment, il arrive que le défunt réclame la dispersion mais que la famille conserve l'urne à la maison, reproduisant ainsi la tradition du cénotaphe. S'exprime ainsi la volonté d'une trace, dissociée du lieu, mais qui le présuppose.
A partir du moment où le mort n'a pas de lieu réservé, on court le risque de tomber dans l'excès et de vivre un deuil pathologique. La famille qui transporte l'urne et les cendres dans le coffre de la voiture, la veuve qui promène son "défunt portatif" en sautoir, l'enfant qui joue avec sa "peluche cinéraire" sont autant de réactions potentiellement pathogènes. L'espace du mort et l'espace des vivants se confondent. Le deuil est difficile. Le souvenir ne peut s'installer pour soulager le vide de l'absence.(1) L'archipel des morts, Jean-Didier Urbain, Petite Bibliothèque Payot, 1998 (nouvelle édition augmentée).
(2) Morgue. Enquête sur le cadavre et ses usages, Jean-Luc Hennig, Editions Libres/Hatier, 1979.
(3) Fin de vie, deuil et mémoire. Des soins palliatifs aux rituels, actes des 22è et 23è rencontres du CRIPS (2/12/94, 12/10/95 et 9/12/95).
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