Dossier :
Quelle place pour les défunts ?
Disparus de la Grande Guerre
La mémoire blesséeLe doyen des quelque 1 000 poilus survivants de la guerre de 14-18 vient de fêter son 108e anniversaire. Aujourd'hui, les traumatismes de la Grande Guerre semblent disparus en même temps que les soldats. Pourtant, Carine Trévisan, maître de conférence en Littérature à l'Université de Paris VII(1), démontre le contraire.
Comment le souvenir des soldats de 1914 a-t-il été perpétué pendant l'entre-deux-guerres ?
Carine Trévisan : La Nation a pris en charge l'inhumation des corps, traitant les soldats comme elle l'aurait fait d'une collectivité. Trois pratiques ont prévalu : le tombeau du soldat inconnu, les cimetières militaires et les ossuaires. Celui de Douaumont compte 300 000 corps et celui de Notre-Dame-de-Lorette 16 000. Le soldat inconnu est devenu le fils de toutes les mères qui n'ont pas retrouvé leur fils. Elles pouvaient même imaginer que leur disparu faisait l'objet du suprême hommage de la Nation. Mais les rites funéraires courants, à savoir l'inscription d'un nom sur une pierre, marquant l'emplacement d'un corps, s'en sont trouvés bouleversés. Le tombeau du soldat inconnu contient un corps sans nom. L'ossuaire rassemble des restes eux aussi "anonymes".Les cimetières militaires permettent-ils un recueillement, que les monuments aux morts dissuadent ?
C.T. : Les cimetières militaires sont considérés comme une caserne. Les familles ont le sentiment que la Nation a escamoté les corps. Le gazon plat, les croix des tombes plantées à l'identique contribuent à rendre la mort abstraite. Dans le cimetière de Notre-Dame-de-Lorette, les seules inscriptions qui se démarquent sont les deux ou trois tirets suivis de la fin d'un nom qui n'a pas été reconstitué. La médaille de fer qui identifiait l'homme a du être abîmée. Autrement, tous ont leur nom et leurs dates accompagnés de l'épitaphe "Mort pour la France".Ce traitement collectif de la mort empêcherait le deuil individuel
C.T. : Les historiens, jusqu'à ces vingt dernières années, ne se sont pas posés la question du deuil. Pour eux, le travail collectif a été effectué comme en témoignent les monuments. Mais on ne peut pas tout réaliser collectivement. Le deuil se fait individuellement. Cette idée se confirme dans l'étude du corpus littéraire. Les romans mettent en évidence les pathologies du deuil. Les femmes poursuivent inlassablement leur quête des corps disparus.Il est frappant de voir que la quête du corps se retrouve dans plusieurs uvres contemporaines : Les Champs d'honneur de Jean Rouaud (1990), le film de Bertrand Tavernier La vie et rien d'autre, sorti en 1989, les BD de Tardi...
C.T. : Dans la littérature, le livre tient lieu de tombeau. Il redonne chair à ce qui n'a pas été retrouvé. Les romans historiques qui se construisent à partir d'archives réelles ou supposées replacent l'auteur dans la généalogie et posent la question de la mémoire. L'écriture a une fonction d'exorcisme. C'est aussi une façon de récupérer le corps en le désenclavant de la masse, de l'uniformisation.Qu'est-ce qui motive vos étudiants à entreprendre un mémoire de maîtrise sur le thème de la Grande Guerre ?
C.T. : La plupart se sont inscrits au cours à cause d'un grand-père, dans l'esprit d'entreprendre une recherche généalogique. Les étudiants trouvent le monument aux morts émouvant. D'une certaine façon, ces jeunes se réapproprient un épisode de l'histoire qui leur paraissait préhistorique. De plus en plus, j'observe que les étudiants s'intéressent à la mémoire. Le non-dit et la violence autour des guerres et notamment de la Shoa les préoccupent.
(1) La thèse universitaire de Carine Trevisan, sur "Aurélien d'Aragon, un nouveau mal du siècle", sous la direction de Julia Kristeva est publiée aux Annales littéraires de l'université de Franche-Comté, aborde la question de la mémoire blessée par la guerre. Du même auteur, à paraître chez PUF, en juin 2000 : "Fables du deuil".
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