Dossier :

Quelle place pour les défunts ?


Au pays des Inuits, les noms des défunts ne meurent jamais

Lorsque l'âme vagabonde et que la mémoire prend la forme d'un nouveau-né, le souvenir et le culte des ancêtres demeurent le fondement d'une société. Dans un passionnant reportage sur les Inuits du grand nord canadien(1) , Annick Cojean, journaliste au Monde, témoigne d'un usage millénaire dont les survivances ne sont pas sans poser problème à l'administration canadienne : les noms sont porteurs d'une âme !

Pour décrypter ce mystère, il faut d'abord savoir que, dans la tradition inuite, les notions de prénom et de nom de famille étaient inexistantes, le nom constituant l'identité intrinsèque des individus. Mais ce n'est pas tout : quelques jours après la naissance d'un enfant, la coutume voulait que les parents lui attribuent le nom d'une personne décédée peu de temps auparavant. Plusieurs éléments pouvaient influencer le choix du nom approprié, de l'apparition du défunt dans un rêve à la demande expresse d'un ancien sur le point de mourir. Aujourd'hui encore, il arrive qu'un vieux voisin s'adresse au futur père en ces termes : "Tu sais, j'aimerais rentrer dans ta famille. Ta femme élève bien tes enfants, c'est une jolie nichée. Quand je serai parti, je voudrais bien être dans ton prochain fils" ou qu'une octogénaire chancelante fasse une allusion à peine plus discrète : "Vivement que mon nom soit repris pour que je puisse revenir et gambader de nouveau !". Croyance en la réincarnation ? Non, la reprise du nom d'un aïeul tiendrait plutôt d'une sorte de "recyclage de l'âme". Le bébé nommé devient une personne, à la fois lui-même et l'autre, le précédent porteur du nom. Indissociables, les voici désormais l'un pour l'autre "sauniq", c'est-à-dire "os", l'enfant étant supposé hériter de certaines caractéristiques de ce nouvel "ange gardien" qui devra le protéger tout au long de sa vie. Un homme raconte ainsi qu'il a hérité, avec son nom, du talent de sculpteur de son grand-oncle... et de son léger strabisme.
Les noms étant octroyés indépendamment du sexe, une fille peut hériter du nom d'un grand-père et un garçon du nom d'une tante. Le plus naturellement du monde, les adultes s'adressent au nouveau-né en tenant compte du degré de parenté qui les liait eux-mêmes au "sauniq" du petit. Une enfant porte-t-elle le nom de son arrière grand-père, rien d'étonnant, donc à ce que sa grand-mère l'appelle "père" et sa mère "grand-père". Un homme donne-t-il à son fils le nom chéri de sa mère disparue, il l'appellera "maman" et s'attendra à ce que le petit lui réponde "fils".
Comment faire comprendre à l'Etat civil canadien que, pour les Inuits, les noms de l'âme ne périssent jamais ?

(1) Rencontre avec les Inuits, Le Monde, 27 août 1998.




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