Regard :
Quand un corbillard s'égare...
Edmond Ganglion & Fils, voilà le nom de l'entreprise de pompes funèbres du village de Saint-Jean, une entreprise qui agonise faute de clients. Jusqu'au jour où survient un décès dans les environs. L'espoir renaît. S'ensuit une journée rocambolesque, à la recherche du cimetière. Joël Egloff signe ici son premier roman. Avec humour et une écriture pleine de verve, il raconte par le menu les mille et un détails et maladresses qui font le quotidien de cette entreprise de pompes funèbres.
Pourquoi avoir choisi une entreprise de pompes funèbres comme sujet d'un premier roman ?
Un jour, dans Paris, j'ai vu un corbillard mal garé, en double file. Ça m'a semblé bizarre, comme s'il cherchait son chemin. Pourtant le trajet qu'effectue normalement un corbillard est court et tout tracé. J'ai eu envie de savoir ce qui se passerait s'il s'égarait. Et, sur le trajet qui mène au cimetière, je me suis dit que tout pouvait arriver. Les deux employés dans le fourgon se mettent à parler, d'eux-mêmes, de la vie, de la mort...Cette quête du cimetière, justement, vient bouleverser l'ordre établi. Un enterrement ne se passe jamais comme ça. C'est pour conjurer le sort ?
Effectivement. Que quelque chose vienne gripper les rouages bien huilés d'une mécanique m'a permis de bousculer toutes les certitudes, les habitudes de ce village où ne règnent que l'ennui et la désillusion. C'est de cela qu'on meurt finalement. La quête du cimetière va tout permettre, y compris la résurrection du mort.Pourquoi faire revivre le mort, qui se met de plus à parler à la première personne ?
Dès le départ, je savais qu'il fallait que le mort se réveille sinon le récit n'avait plus lieu d'être. Pourquoi ? Pour l'espoir. Pour que ce ne soit pas toujours la mort qui gagne. Dans la première partie de l'histoire, on oublie complètement le mort. Même les deux employés dans le fourgon l'associent à la boîte dans laquelle il repose. Le mort se réveille et il reprend sa place. Cela a pu en déranger certains, mais je voulais que le merveilleux soit possible. Le mort dit "je" parce qu'il s'adresse directement au lecteur.Et pourtant le mort sera tué à la fin. Pourquoi ?
C'est l'un des employés, Georges, qui le tue pour que "tout rentre dans l'ordre". On peut dire que c'est l'illustration de la bêtise humaine. Georges passe à côté d'un miracle. Il est incapable de voir ce qui se passe, incapable de voir l'essentiel. C'est une attitude fréquente dans notre société.Vous parlez de la mort sur le mode de l'humour. Vous n'avez pas peur de choquer, de transgresser un tabou ?
C'est une protection d'en parler comme ça. Ça permet d'aborder le sujet par un autre bout. Dans mon livre, on ne rit pas de la mort, mais du rapport à la mort. Les maladresses des deux employés avec le cercueil, c'est notre maladresse à tous avec la mort (comment la prendre ?), avec ce fardeau qu'on traîne dans la vie. Je pense qu'il faut parler de la mort, ce peut être un moyen de l'aborder avec plus de sérénité. Et puis le regard que l'on porte sur la mort peut changer celui que l'on a sur la vie, non ?Extrait :
"Il y a deux personnes absolument indispensables en ce bas monde, la sage-femme et le fossoyeur. L'une accueille, l'autre raccompagne. Entre les deux, les gens se débrouillent."Edmond Ganglion & Fils, de Joël Egloff. Ed. du Rocher. 1999
Rite de Passage
de Joël EgloffAvez-vous peur de la mort ?
Oui, évidemment. J'aimerais être suffisamment serein pour répondre non.S'il ne vous restait qu'une journée à vivre, qu'en feriez-vous ?
Je serais paralysé à l'idée d'attendre le jour d'après.Où, avec qui et comment aimeriez-vous mourir ?
Dans un endroit rassurant, familier, entouré de la ou les personnes aimées. Comment ? Je ne sais pas. Ça prouve qu'on n'y pense pas assez. A la grâce de Dieu.Si vous pouviez emporter quelque chose ?
Un billet retour ou bien, si quelque chose existe après la mort, une réservation de place pour là-bas.Si Dieu existe, qu'aimeriez-vous qu'il vous dise ?
Tu vois, il n'y a pas de raison de s'inquiéter.Quel grand mort aimeriez-vous retrouver ?
Tous, tout le monde, les grands et les petits.De qui aimeriez-vous faire l'éloge funèbre ?
De ceux qui disparaissent dans l'anonymat, au coin de la rue.Si vous pouviez revenir, que diriez-vous aux vivants ?
Suivez-moi.Votre épitaphe ?
Je sèche.Auriez-vous préféré être immortel ?
Je serais assez tenté, sans doute. Mais, s'il y a quelque chose après la mort, normalement, l'immortalité est garantie...
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