Dossier :
Quelle place pour les défunts ?
Christian Boltanski
Témoigner d'un individu uniqueL'uvre de l'artiste Christian Boltanski est centrée sur la mémoire, la perte de l'identité dans l'oubli et la disparition, mais aussi sur l'histoire personnelle et unique de chaque individu. En 1998, le Musée d'Art Moderne de la ville de Paris consacrait une exposition à ses dernières installations, telles que Menschlish - une pièce monumentale constituée d'environ 1 500 photographies d'individus anonymes - ou Les Registres du Grand Hornu - un ensemble de boîtes métalliques, évoquant le souvenir d'enfants ayant travaillé dans les mines en Belgique entre 1910 et 1940.
Quelle est pour vous la place de la mort dans notre monde ?
Nous sommes fâchés avec la mort. Et pourtant, aujourd'hui, une personne qui dîne voit des cadavres à la télévision. Mais c'est une mort anonyme, qui n'est pas présente ; une image d'horreur, juste une image. Même les signes avant coureurs de la mort, comme la vieillesse, sont refusés, occultés. Or, je pense qu'il faut être ami avec la mort car le refus de fêter la mort augmente le malheur. Il n'est pas bon de nier sa douleur ; le deuil aide à supporter sa peine.
D'où l'importance de célébrer la mort ?
Mes amis qui meurent ne veulent pas de monuments. Ils se font incinérer puis leurs cendres sont dispersées. Pourtant, la cérémonie autour du passage me paraît essentielle. Avant, tout enfant voyait ses grands-parents morts lors de la veillée funèbre. Cela n'existe plus, il n'y a plus de mort, on débranche, c'est tout. J'ai toujours été fasciné par ces grands hommes qui mouraient en bonne santé, en prenant le temps de dire quelques dernières paroles. La mort faisait partie de la vie. Et surtout, elle n'était pas perçue comme une fin, comme une rupture. L'idée de pérennité du clan était forte, le père prenait la place du grand-père. Les choses continuaient ; ce devait être moins effrayant. Alors, qu'aujourd'hui, la plupart des gens ne gardent même plus les objets du défunt. Finalement, ce qui me paraît important, c'est cette sorte de continuité qui dépasse l'individu.Et pourtant votre uvre est composée de photographies, de vêtements, de noms d'individus.
C'est vrai, chaque être humain est unique et irremplaçable. Mais en même temps les choses continuent. Il y aura toujours des amoureux sur les quais de la Seine. Ce ne seront pas les mêmes, mais ce sera toujours semblable. La seule chose optimiste pour moi, c'est la puissance de la vie. Le régime nazi a tenté d'exterminer les juifs et les tziganes, pourtant ils sont toujours là. La phrase la plus horrible que je connaisse, et très belle également, Napoléon l'a dite au soir d'une bataille particulièrement sanglante : "Cela n'est pas très grave, une nuit d'amour à Paris va remplacer tout cela."Alors à quoi bon le souvenir, qui est au centre de votre uvre ?
J'ai beaucoup travaillé à base d'images photographiques ou de listes de noms. Un vêtement usagé, un drap froissé, une trace de pied témoignent aussi qu'il y a eu quelqu'un d'unique.
Je veux montrer l'importance et la fragilité de chaque personne : chacun fait beaucoup, chacun est sublime. Mais, en même temps, j'ai le sentiment de l'impossibilité et du ratage assuré de l'uvre du souvenir. Giacometti disait qu'il avait fait 300 fois le portrait de son frère et qu'il avait l'impression de ne pas être arrivé à le saisir. Tout ce qui fait quelqu'un disparaît extrêmement vite. Pourtant, on ne vit qu'en s'appuyant sur un passé, qui peut être d'ailleurs plus ou moins mythique. L'important est de connaître l'histoire, même si elle est déformée. Par exemple, la transmission d'un savoir-faire artisanal est, pour moi, une bonne chose. Toute sa vie, celui qui l'a reçu va se souvenir de celui qui le lui a donné.Mais l'artiste sait, lui, qu'il laisse une trace avec son uvre, que les générations à venir se souviendront de lui ?
Les artistes laissent en effet quelque chose, mais ce ne sont que leurs uvres. On peut écouter Mozart, sa musique fait partie du bien collectif, mais ce n'est pas lui - son caractère, ses désirs ou son rire. Et puis, l'essentiel d'une vie n'est pas forcément une somme d'uvres qui se voient. On ne saura jamais qui sait faire, qui peut faire : le monde est plein d'Einstein qui vendent des allumettes en Inde, de Mozart qui mendient en Afrique.
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