Dossier :
Quelle place pour les défunts ?
Témoignages
Henriette-Marie, 55 ans, infirmière cadre
"FAIRE FACE, pour un homme c'est se raser, pour une femme se tenir prête à sortir, se nourrir convenablement même si on n'a pas très faim, organiser sa vie quotidienne, se forcer raisonnablement, même si on n'a envie de rien." Ces mots sont presque le testament qu'Alain a laissé à Henriette-Marie. Scotchés sur le réfrigérateur, ils l'accompagnent dans sa journée, lui indiquent une ligne de conduite. La dernière fois qu'Henriette-Marie a vu Alain, c'était le 17 juillet 1997. Ils s'aimaient depuis l'enfance, s'étaient perdus de vue puis retrouvés. Elle était alors divorcée depuis de nombreuses années ; lui était marié et père de famille. Ensemble, ils ont construit une vie parallèle, faite de rendez-vous, de week-ends, de vacances et de repos, pour elle, entre deux traitements de chimio, en Bretagne. Et puis, en cet été 1997, soudain plus de nouvelles. C'est en faisant le tour des hôpitaux qu'Henriette-Marie a su qu'Alain était malade ; c'est sa femme qui lui a abruptement annoncé : "Il est en train de mourir" ; et c'est un de ses fils qui lui a téléphoné pour lui annoncer la mort d'Alain.
La famille d'Alain n'a pas permis à Henriette-Marie de le voir malade, ni mort. Elle lui a même interdit d'assister aux obsèques mais elle est passé outre. "J'étais très choquée : Alain n'était pas croyant et souhaitait être incinéré, or il a été enterré en grandes pompes. Pendant plus d'un an, son nom n'a pas figuré sur la stèle et la tombe n'était pas entretenue. Moi, au début, j'y allais régulièrement mais ça supposait de longs trajets. J'ai donc décidé de fleurir sa tombe avec des plantes robustes, pouvant résister sans entretien régulier. J'aimais beaucoup cuisiner pour lui, j'ai donc planté des herbes aromatiques, du persil, de la ciboulette, du thym... et même des radis. Et, un jour, j'en ai prélevé des pieds que j'ai replantés chez moi. A ce jour, il n'y a plus rien sur sa tombe. Les plantes sont aujourd'hui ce qui me relie à Alain. Je ne vais qu'occasionnellement au cimetière. Encore récemment, j'aurais parlé de ses lettres, de ses photos. J'avais acheté un superbe album et classé les photos en vue de les coller. Le week-end dernier, j'ai trouvé un ruban d'organdi, je l'ai noué autour des photos et j'ai glissé le tout dans l'album que j'ai rangé en hauteur, dans un espace difficilement accessible. J'ai réglé quelque chose.
Aujourd'hui, ça m'apaise de savoir que dans sa maison de Bretagne, où nous avons connu des moments très heureux, des choses de nous continuent de vivre. Je m'adresse souvent à lui mais, avant, je disais : Alain, tu aurais fait ça. Désormais, je lui raconte ce que j'ai fait, moi. J'ai déménagé, j'ai changé de coupe de cheveu. Bien sûr, j'ai des photos de lui encadrées chez moi. Mais je le retrouve dans les plantes et dans ce message prémonitoire qu'il m'a adressé, voilà des années alors que je me battais contre la maladie."
Madeleine Brachon, 78 ans, retraitée
Depuis seize ans, Madeleine conserve les cendres de son mari dans sa chambre. Une démarche mûrement réfléchie par les deux conjoints. "Mon mari et moi avions même précisé par écrit nos dernières volontés : nous souhaitions être incinérés et que les cendres du premier parti reviennent au survivant. L'urne est donc à la maison, en attendant ma mort. Nos cendres seront alors mêlées et dispersées dans un lieu que nous avons choisi ensemble." Ce dernier projet est contrecarré par la disparition du lieu en question, sur lequel Madeleine reste très discrète. "On avait choisi un lieu qui n'existe plus. Je vais devoir en chercher un autre." Un jardin du souvenir peut-être ? "Non, je suis très rituelle. Il faut que ce lieu témoigne d'un instant très heureux de notre vie commune. En attendant, je vis très bien avec cette urne dans ma chambre. Elle est là sans que je m'en préoccupe beaucoup. Parfois, je dépose une fleur à côté. Cette urne a beaucoup perturbé certains de nos amis en revanche, de même que le choix de la crémation et celui de la dispersion. Les gens ont besoin d'une présence presque corporelle. Or pour nous, la crémation était une libération. Le retour de la dépouille au cosmos."Jean-Yves Boissonnade, 50 ans, psychothérapeute
Après treize ans de vie commune, Jean-Yves a perdu Didier, son compagnon. Originaire de Bretagne, ce dernier y a été enterré, aux côtés de son père. "Je n'y vais qu'épisodiquement, pour la Toussaint par exemple. Je n'ai pas besoin d'aller là-bas. C'est Didier qui a décidé du lieu ; ça ne regarde que lui. Pour moi, ce qui fait trace, c'est son répertoire, avec toutes les adresses, personnelles et professionnelles, qui parsemaient son quotidien. Cet objet très utile, très précieux pour lui, m'est très cher. Je le garde sur ma table de nuit, je ne le consulte pas, je sais qu'il est là, comme une présence."
"Nous avons milité ensemble au sein de l'association Aides pendant dix ans. Nous étions pour le maintien des condoléances à l'issue des obsèques. Pour Didier, il y a eu deux cérémonies, une à Paris, à l'église Saint-Eustache, l'autre en Bretagne. A Saint-Eustache, l'église était pleine et les condoléances un moment très fort, où s'exprimaient l'amitié et la sympathie. Elles font aussi partie des souvenirs associés à Didier."Madeleine Lepers, 73 ans, retraitée
Après toute une vie passée dans le nord de la France, où la crémation est une pratique courante, Madeleine et Fernand étaient déterminés : à leur mort, ils seraient incinérés et leurs cendres dispersées dans le jardin du souvenir proche du crématorium. Lorsqu'ils sont arrivés en Auvergne, au moment de leur retraite, ils ont très vite fait part de leur choix à leur famille et à leurs amis. "Nous n'avons pas d'enfants. Notre tombe n'aurait pas été entretenue et je ne voulais pas de mauvaises herbes sur mon ventre, plaisante Madeleine. Nous pensions garder le souvenir de l'autre dans la tête." Seulement voilà, lorsque Fernand est décédé, l'incinération est apparue beaucoup plus complexe que prévue. Faute de crématorium dans le Cantal, l'incinération devait avoir lieu dans le Puy-de-Dôme, à 150 km de leur domicile ; le crématorium étant fermé le lundi, la cérémonie devait être reportée d'un jour impliquant l'intervention d'un thanatopracteur. "A contre cur, j'ai décidé qu'à l'issue de la cérémonie religieuse, Fernand serait inhumé dans le cimetière du village. Au départ, j'étais contrariée. Ça ne correspondait pas du tout à ce que nous avions décidé ensemble. Mais il fallait prendre une décision. J'ai opté pour la solution la plus simple."
Cela fait maintenant un an que Fernand est mort et Madeleine ne compte plus ses visites au cimetière. Quotidiennement, deux à trois fois par jour, elle se rend sur sa tombe. Elle rafraîchit les plantes, nettoie la stèle, vérifie que tout est en ordre. Si quelqu'un l'accompagne, la visite est brève, mais si elle y va seule, elle prend son temps, revoit son mari en pensée, lui parle à voix haute, se rappelle leur vie commune. "Finalement, je suis contente de pouvoir me rendre sur sa tombe. J'en ai besoin. S'il y avait eu crémation, je n'aurais certainement pas vécu mon deuil de la même façon. Les cendres auraient été dispersées dans le jardin du souvenir, je n'y serais peut-être jamais retournée."Alima, 62 ans, retraitée
"Quand on perd un enfant, on est perdu. Je l'aurais été tout autant en Algérie où je n'ai pu me rendre en raison des événements. Mais, là-bas, j'aurais vécu mon deuil très différemment, soutenue par toute la famille, les amis, les voisins. Nous aurions été ensemble, au rythme de la tradition, avec les fêtes du 7e et du 40e jour. Plus que le lieu du souvenir, c'est le lieu du deuil qui m'a manqué et me manque encore pour vivre sereinement cette disparition."
Alima a perdu subitement un de ses fils âgé de 25 ans. Aujourd'hui, partout chez elle, des souvenirs le lui rappellent. Sa chambre reste "sa" chambre même si son frère y est désormais installé. Alima a d'autres enfants, dont deux vivent avec elle. "Mais je ne peux pas leur faire partager mon deuil. Ils ont le leur à faire, ils ont aussi leurs problèmes, leur vie à poursuivre. Mes voisins comme mon entourage proche sont anonymes, et la mort, de toute façon, n'est pas un sujet dont on parle. Alors, je vais au cimetière et là je peux pleurer, crier, parler et vider tout ce que j'ai en moi. Seule avec lui."
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