Opinion :

Patrick Baudry, professeur de sociologie ŕ l'université de Bordeaux III, auteur de La place des morts, Armand Colin, 1999.


Entre la vie et la mort, nous vivants, devons choisir notre camp. Si les défunts nous quittent les premiers, à nous ensuite de prendre congé d'eux, en leur restituant leur place, en tant que morts, en les faisant être, mais autrement.

La vue du défunt engage à la séparation, comme on le ferait d'une région visitée, avant de reprendre son itinéraire. Le corps représente le support essentiel de la cérémonie. Quand il est absent, les sociétés traditionnelles lui trouvent un substitut. En Nouvelle-Guinée, le cérémonial se déroule autour de l'objet qui représente le mieux le défunt. En Afrique (pays à préciser), une pierre frottée sur le mort resté en terre étrangère est rapportée au pays.

Le rite funéraire, la toilette, l'éloge, retiennent le défunt. Mais, en même temps, dans un mouvement contradictoire, ils forcent à la séparation et, ainsi, à l'engagement dans le deuil. Le mort est acteur de transmission, et pas seulement de biens marchands. Il lègue en effet un héritage d'idées, sa propre façon de considérer l'existence. Une mutation intérieure s'opère quand nous nous réapproprions le mort. En le revoyant sous des traits différents, en comprenant ce qu'il représentait pour nous, nous nous resituons par rapport aux autres.

Même si les lieux et les objets du souvenir aident au deuil, s'y raccrocher dans un rapport fusionnel empêche la nécessaire distanciation. Pour occuper sa place de mort, l'image de l'être cher doit être remaniée à travers le discours social et familial, pour s'installer progressivement dans le souvenir. L'enjeu de ce remaniement détermine notre filiation, pérennise notre culture. Le deuil ne se résume pas au seul chagrin.




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