Tribune libre :
Une psychologue spécialiste de la question du deuil
Chaque nouveau numéro de Passage suscite des réactions et des questions de nos lecteurs. C'est ce qui a motivé la création de cette nouvelle rubrique. Comme son nom l'indique, vous pouvez librement y exprimer vos interrogations, apporter vos témoignages. Une psychologue spécialiste de la question du deuil, Marie-Frédérique Bacqué, vous conseille.
C'est une amie infirmière qui m'a fait découvrir votre magazine. J'espère que vous pourrez me conseiller sur le devenir des cendres de mon mari. J'ai 73 ans et je suis veuve depuis 4 ans. J'ai toujours aimé profondément mon mari qui, de son vivant, m'a rendue pleinement heureuse. Au moment de son décès, conformément à sa volonté, il a été incinéré. Quand on m'a remis son urne funéraire, je l'ai déposée dans notre chambre, avec plusieurs photos de lui. Ainsi, j'allais continuer à vivre avec lui, malgré sa mort. Mais, depuis quelques temps, je sens que je ne peux plus garder cette urne constamment sous les yeux. C'est une image vivante que j'aimerais conserver de mon mari et non cet objet symbolique qui trouble mon souvenir. Et puis, je me rends bien compte qu'il n'est pas bon de vivre uniquement dans le passé. Je voudrais profiter du présent, en particulier de la présence de mes proches. Dans ces conditions, que faire de ces cendres ? Ont-elles toujours leur place chez moi ? Une partie de moi voudrait continuer à les garder mais un doute de plus en plus grand s'insinue dans mon esprit. Est-il encore possible de placer l'urne dans le caveau de famille ? Est-il préférable de disperser les cendres ? Je vous remercie de vos conseils.M.-F. Bacqué : Une urne funéraire est une représentation particulière de la mort : elle occupe un volume, elle protège, mais elle cache aussi ce qui, nous le savons tous, constitue le devenir de notre corps. C'est à la fois, la vision minimisée et embellie de ce qui subsiste après la mort. Nos rites funéraires en France recommandent d'abord le respect du corps du défunt pour son dernier passage : toilette et habillement sont accomplis pour redonner humanité, dignité et même beauté. Parfois, cet hommage est ressenti comme l'ultime don fait au défunt. Cependant, les rites de séparation montrent qu'une différence doit s'établir progressivement entre le territoire des morts et celui des vivants. Cette distinction permet aux vivants de poursuivre leurs tâches orientées vers l'échange, la transformation de leur monde, mais aussi vers de nouvelles relations affectives. La séparation permet également aux morts d'avoir leur place (dans notre esprit comme dans notre mythologie). Ils ne doivent pas envahir le champ des vivants ou "revenir" sous forme de fantômes, comme jadis, et aujourd'hui de culpabilité ou de dépression prolongées à l'infini.
Si votre souvenir est "troublé", c'est sans doute que vous ressentez le poids de cette représentation de votre mari mort, qui ne rejoint pas le souvenir et tout ce qu'il a laissé comme enrichissement. Vous n'êtes pas encore libérée du poids du "réel" de la mort, c'est-à-dire de sa dimension ineffable, indicible, bref écrasante. Progressivement, la personne en deuil peut se projeter dans un avenir différent de ce qui avait été envisagé à deux. Cet avenir peut aussi se présenter comme porteur d'espoir, de changement, de réalisation.
Que faire de l'urne ? Cette question relève de votre choix et de celui de tous ceux qui veulent continuer à trouver un souvenir tangible de votre époux. Pourquoi ne pas vous réunir autour d'une cérémonie anniversaire, ou d'une petite fête en son honneur et discuter de l'avenir de l'urne ? Exposée dans un cimetière ou placée dans un columbarium, elle offrira un lieu de recueillement où chacun pourra se rendre librement. Enterrée dans le tombeau familial ou dans un parterre de fleurs, ou encore au pied d'un arbre fraîchement planté, elle évoquera le cycle de la vie ou la nature de notre passage... Mieux inscrite dans l'environnement, elle vous permettra de vous défaire de ce malaise, tout en respectant votre désir de conserver le souvenir et la place unique qu'a occupés votre époux.
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