La mort est-elle un sujet dont on parle ?

 

"Nous avons tenté de tuer la mort par notre silence". Déjà en 1915, Freud attirait l'attention sur notre attitude ambiguë face à la mort. Nous la savons inéluctable mais, inconsciemment, personne ne croit véritablement à sa propre mort. Souvent, nous nous comportons comme si nous ne devions jamais mourir. Et Freud de conclure, paraphasant le célèbre adage, "Si vis vitam, para mortem" (si tu veux vivre, prépare ta mort). Sous-entendu, en y pensant et en en parlant.

La mort est-elle un sujet dont on parle aujourd'hui ? Face à cette question, le sociologue des religions Julien Potel, auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet, dont "Mort à voir, mort à vendre", préfère s'interroger sur "l'identification de ce "on" : s'agit-il des familles, des médias, des hôpitaux, de l'Église ? Et comment toutes ces personnes et ces institutions en parlent-elles ?" La perception de la mort, et donc le fait, et la manière d'en parler dépendent en réalité de notre degré d'implication. "Comme l'affirmait Jankélévitch, il y a différentes façons d'appréhender la mort, ou plus exactement de la conjuguer : à la 3ème personne - ils ou elles sont morts - en y portant un regard anonyme ; à la 2ème personne - tu es mort - cela me touche car je te connaissais ; et, enfin, à la 1ère personne - je suis mort - c'est "l'inconjuguable", car insoutenable. Aujourd'hui, lorsqu'on parle de la mort, c'est essentiellement à la troisième personne - la mort c'est ce qui arrive aux autres." Ce qui serait une autre manière de se dire "moi, je suis encore vivant". On se rassure sur notre propre mort en assistant, ou en constatant, celle des autres. Une attitude poussée à son paroxysme chez les victimes d'attentats par exemple. Ce réflexe, plus ou moins inconscient, rejoint l'instinct de survie et s'inscrit sans doute dans un rituel de protection et d'autodéfense vis-à-vis de sa propre mort.

 

La mort qui s'éloigne du chapitre social

Il n'en a pas toujours été ainsi. La mort était autrefois une réalité coutumière, que l'on vivait en famille. Nombre de maladies infectieuses - comme la tuberculose, cause importante de mortalité au siècle dernier et jusque dans les années 50 - emportaient enfants ou adultes au vu et au su de tous. Michel Hanus, psychiatre psychanalyste, souligne même que "durant des générations, on vivait la mort en direct, chez soi, notamment celle des personnes âgées. C'était alors l'occasion d'en parler de manière naturelle. En parler n'était pas d'ailleurs un objectif précis puisqu'on y était directement confronté. Nos civilisations contemporaines, et la France en particulier, ont adopté le discours inverse : moins on en parle, moins ça existe. Ne dit-on pas souvent que parler de quelque chose, c'est le faire venir. Peu de gens voudraient défier cette croyance populaire en l'appliquant à la mort..."

Plusieurs raisons expliquent l'éloignement de la mort du chapitre social durant les cinquante dernières années : l'urbanisation et le changement d'habitat, la dernière guerre mondiale - "on a vu trop d'horreurs, on a éprouvé l'impératif besoin de cesser de parler de la mort" -, la baisse de la mortalité infantile, les progrès de la médecine... Peu à peu, certains rites sociaux autour de la mort ont disparu : cortèges funéraires, brassards noirs, semaines ou mois de deuil font désormais partie du passé. "Le décor même de la mort s'est effacé. On préfère aujourd'hui cacher sa douleur, reprend Michel Hanus. Personne n'aime pleurer devant les autres, sa famille, ses amis. C'est une pudeur curieusement placée dans la mesure où un deuil a forcément des conséquences, à commencer par la souffrance et les larmes. Nous devons réapprendre à exprimer notre souffrance ensemble."

En France, les trois quarts des décès ont lieu à l'hôpital, sauf pour les personnes très âgées qui souvent préfèrent mourir chez elles. Conséquence immédiate, hormis les professionnels, une grande majorité de nos contemporains atteignent 40 ou 50 ans sans avoir réellement vu un mort. Leur seule perception de la mort se fait au travers des médias. "Il faut souligner cette contradiction qui fait cohabiter chez la plupart d'entre nous une aussi faible expérience de la mort et une aussi grande participation à la mort-spectacle par le biais d'une médiatisation massive de l'actualité ."(1)

La mort en discours...

"C'est en regardant la mort qu'on la réhumanise", écrit Elizabeth Kübler-Ross dans "Vivre avec les morts et les mourants"(2). Louis-Vincent Thomas, anthropologue, notait lui "depuis une quinzaine d'années, un "véritable retour de la mort" : livres et sujets d'articles, colloques et séminaires, émissions télévisées..."(1) Un renouveau de la mort que pourraient expliquer "... la pression des événements mortifères (guerres, famines, crimes), l'angoisse du sida, les espérances et les attentes quant à la mort douce et à la réalité de l'au-delà, les effets de mode et d'opportunisme." Sans oublier l'apparition des unités de soins palliatifs en France : il en existe une cinquantaine aujourd'hui dans notre pays, et plusieurs dizaines d'associations travaillent sur le sujet.

Dès les années 70, différents ouvrages sont en effet publiés, abordant ce sujet jusque là tabou. "Il est d'ailleurs à noter, constate Patrick Baudry, sociologue, qu'il s'agit, pour la plupart, d'ouvrages critiques et que leurs auteurs(3), qu'ils soient historiens, sociologues, économistes ou philosophes, sont partis d'un même constat : la fuite de notre société non seulement devant la mort, mais aussi devant le mort et les mourants."

Prise de paroles, discours, publications se sont depuis succédé sur le thème de la mort. La mort, le mourir, le deuil, le souvenir des défunts ne sont plus désormais des sujets totalement tabous. Mais encore faut-il savoir comment on en parle. Reprenant des propos de Louis-Vincent Thomas, Patrick Baudry souligne que "le discours sur la mort peut lui-même être un moyen de la maintenir à distance, comme si elle pouvait, par la seule force de nos mots, être maîtrisée et contrôlée. Le discours que l'on entend le plus souvent est celui des médias (et notamment de la télévision). Là, on s'intéresse plus aux images qu'au véritable sens des propos. "Spécialistes de la mort", universitaires, experts sont de plus en plus sollicités mais c'est souvent convenu, le langage, dans le fond comme dans la forme, est rodé, il n'y a aucune surprise ni nouvelle approche de la mort. On dit, le plus souvent, ce que l'on veut nous faire dire..." Les experts, ou affirmés tels, se partagent les compétences et les légitimités (Qui parlera de "l'après-mort" ? Qui traitera du deuil ?). "L'appel à l'expert est l'un des signes de fonctionnement de notre société. Malheureusement il est, d'une part, bien souvent fabriqué par les médias, voire manipulé ; d'autre part, il s'exprime dans une perspective individualiste où la société n'apparaît pas (on parle "du" cas, de la situation inique, plutôt que des solidarités, des organisations existantes)." Le discours auquel le sociologue va au contraire se référer et qu'il va essayer d'initier, et de développer, s'attache à la "parole ordinaire". "Comment parle-t-on de la mort dans les familles, dans un cercle d'amis, loin des caméras et des médias de manière générale ? Que dit-on aux enfants lors de la mort d'un de leurs proches, et comment leur parle-t-on ?"

Rappelant que "l'universitaire, c'est celui qui cherche, pas celui qui sait...", le sociologue insiste sur le travail (actions et réflexion) mené en commun par les universitaires et les associations sur ces thèmes de la mort et du deuil. Un travail et la "redécouverte" de l'existence de la parole ordinaire qu'explique, notamment, la crise du monde médical. Les choix budgétaires adoptés dans les années 80 ont en effet imposé d'importantes restrictions aux médecins, jusqu'alors "personnages tout puissants" aux yeux de l'opinion, auxquels on ne refusait rien. L'apparition du sida, aggravée encore par le scandale du sang contaminé, a obligé, peu après, le corps médical à reconnaître ses limites et à revenir parfois à des prétentions plus modestes. L'épidémie de sida a provoqué la création de plusieurs associations qui ont elles-mêmes contribué à développer un nouveau discours sur la mort dans la vie sociale. "Nouveau discours, dans la mesure où le sida mêle étroitement vie et mort - c'est le sang et le sperme, symboles de vie, qui peuvent transmettre la mort. Il y a eu, de même, une prise de conscience collective que la mort n'atteignait pas les personnes âgées uniquement, et qu'elle pouvait intervenir dans un délai extrêmement bref. D'où l'urgence d'en parler."

Retrouver la mort "banale"

Comme en écho aux discours et écrits des années 70, un discours public sur la mort s'est installé dans les librairies, à la radio et à la télévision au début des années 90.

Un discours qui, au fil des années et des émissions de télévision notamment, se gonfle d'importance jusque dans la caricature : on a vu parfois le journaliste/animateur entendant jouer, sur ce chapitre de la mort (ou du deuil), le rôle du thérapeute... "Bien souvent, le fonds commun de ces discours semble être d'accepter la mort quand elle se conjugue à la 3ème personne ou quand elle paraît exceptionnelle. Mort, ou plutôt disparition, du champion en pleine gloire, bonne mort euthanasique dont on récite inlassablement le scénario, accompagnement idéal du malade mourant qui vaudrait comme mode d'emploi de la terminaison souhaitable ou de la convenable finition... ou encore relation avec "l'au-delà". Telles sont les facettes du discours moderne ou la seule face de nombreux discours... Tous concourent à éclipser des solidarités banales devant la mort banale."(1)

Depuis une dizaine d'années, un travail important est effectué, de prise de conscience, d'informations, de prévention sociale autour de la mort et du deuil. "Et cela va continuer, conclut Michel Hanus. Il nous faut encore insister sur l'importance de la ritualisation, sur la nécessité de parler de la mort, en famille notamment. La pire des choses, en matière de deuil, c'est le silence. Dans le silence des secrets (autour de la mort) se perpétuent la souffrance et la mort. Il faut savoir parler, pleurer si besoin et répondre aux questions des enfants sur la mort. Au contact du deuil et de la mort, les gens apprennent que la souffrance fait partie de la vie. Quand on voit quelqu'un mourir, c'est sa propre mort que l'on voit, il y a donc tout lieu d'en parler avant..."

Louis-Vincent Thomas a montré que ce tabou de la mort n'est pas une invention récente, qu'il est universel et présent dans des sociétés ou des époques que nous serions tentés d'idéaliser en projetant sur elles le fantasme proprement moderne d'une "naturalité" perdue du rapport à la mort. Charge désormais au discours commun, non pas de "réaccepter la mort" ni même de "l'apprivoiser", mais bien plutôt de la re-socialiser et de la ritualiser de nouveau. D'accepter la banalité de la mort - au sens quotidien et communautaire ("ce qui nous fait être ensemble") - et d'en parler naturellement, même si elle fait peur. La mort n'est pas qu'événementielle, mais bien une dimension - et pas seulement un point final - du rapport à l'existence.



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