Votre cimetière au quotidien
Le support de mémoire : du sens à la réalité…

Avec la montée en puissance de la crémation, se pose la question du support de mémoire, encore plus essentiel dans ce contexte.

La famille ou les proches n’ont pas toujours choisi la crémation. Par respect pour le défunt et pour respecter les dispositions testamentaires choisies par ce dernier, les proches acceptent plus ou moins bien cette volonté.
Par ailleurs , la récente loi du 10 décembre 2008 impose à la famille de ne plus conserver l’urne au domicile pour justement faciliter le travail de deuil, prendre du recul, laisser « son mort » partir, le laisser reposer en paix et permettre à l’entourage de se reconstruire progressivement. Cet état de fait couplé à un développement inéluctable de la crémation incite à un questionnement sur le sens et la signification des supports de mémoires encore plus essentiels dans ce contexte. Dans un article de la revue Passage*, Jean-Hugues Déchaux, maître de conférences à l’université Paris V et chercheur à l’Observatoire sociologique du Changement, se penche sur les rapports que ses contemporains entretiennent avec la mémoire, notamment celle de leurs aïeux.

Est-ce que le souvenir des morts évolue dans le temps, en fonction des époques, comme c’est le cas pour le rite funéraire par exemple ?

Jean-Hugues Déchaux
: Autrefois, le souvenir était davantage cadré dans les formes collectives de la mémoire : en faisant des choses ensemble, on rendait hommage aux morts. On allait au cimetière, on agissait. Ce comportement matériel permettait de se passer du discours, du verbe. Or, aujourd’hui, on développe une relation de plus en plus interpersonnelle avec le défunt. On est plus individualiste, non dans le sens d’un repli sur soi, mais plutôt dans l’affirmation de son autonomie. On assiste ainsi à une «subjectivation» du souvenir. On a une autre conception des relations sociales, plus choisies, plus sélectives, plus contractuelles. Les individus revendiquent leur autonomie dans leurs relations avec leurs amis, leurs proches, et également leurs défunts. On valorise ainsi le dire, le verbe, au détriment du faire, de l’acte rituel, que certains interprètent comme une hypocrisie. Mais l’individu n’est pas toujours en mesure d’évoquer avec autrui ce qu’il a symboliquement construit autour de son défunt. C’est très personnel et il n’est pas toujours facile de s’en ouvrir aux autres. En cela, l’endeuillé peut s’exposer à une nouvelle souffrance.

Sur quels éléments se fonde cette relation entre l’endeuillé et son défunt ?

J.-H. D.
: Les supports du souvenir sont essentiellement de deux types. Certains sont consacrés par le groupe : la maison de famille par exemple. Elle est plus qu’un souvenir : elle est palpable, la famille s’y rend, s’y retrouve. La maison de famille incarne la mémoire familiale, au même titre que le mobilier ou le caveau. L’album photo peut remplir la même fonction.
Quand un nouvel entrant se présente dans la famille, on l’initie en lui en faisant découvrir l’histoire, photos à l’appui.
D’autres supports du souvenir n’ont de sens que pour l’individu. Un objet - un stylo, un ustensile de cuisine, un bijou - peut prolonger une relation interpersonnelle entamée avant la mort. Et puis, dans l’entourage, il existe des «parents pivots» qui, par leur discours, par les histoires qu’ils racontent, nous relient aux défunts. Ces personnes ont une capacité à narrer l’histoire familiale et l’on se tourne vers elles lorsqu’on a besoin de se rapprocher d’un pan de notre histoire marqué par un proche décédé. Les «parents-pivots» usent d’allégories que l’on va répéter au sein de la famille, permettant ainsi à tous, même à ceux qui n’ont pas connu le défunt, d’hériter d’une mémoire.

Un support est-il nécessaire pour se souvenir ?

J.-H. D. : Il confère un surcroît d’évidence au souvenir, le rend plus vivace. Par exemple, dans tel ustensile de cuisine, on revoit la grandmère dans sa cuisine, on replace le défunt dans son contexte. Les objets permettent à la mémoire de resurgir dans le présent et de rompre l’aspect linéaire du temps. On fait des retours en arrière puis on revient au présent, alternativement.

Pourquoi continuer d’ériger des mémoriaux en référence au passé ?


J.-H. D. : Etrangement, on continue de le faire en référence à des événements lointains (mémorial de Caen, monument à la mémoire des victimes d’attentats, etc). Paradoxalement, il s’agit souvent de cérémonies décrétées alors que les communautés concernées ne sont pas forcément demandeuses. Notre société est très préoccupée par sa mémoire, ce qui traduit un rapport au passé plus problématique que naguère, du fait justement de la fragmentation du tissu social. La transmission de la mémoire est moins naturelle. Notre société s’efforce de se doter de commémorations pour pallier, dans la mort, ce qu’elle a perdu dans la vie. Le mobilier funéraire est, partout, composé d’objets symboliques (bateaux et charrettes miniatures, boîtes d’allumettes, mouchoirs, stylos), de bibelots ayant appartenu au défunt, de présents alimentaires et de cigarettes, de décorations protectrices (rubans blancs ou noirs posés transversalement, petits rubans et noeuds colorés, amulettes) qui s’ordonnent autour du centre que constitue la photographie, véritable alter ego du défunt. Dans le cadre de la dispersion des cendres, le support de mémoire prend toute sa dimension et devient même nécessaire pour caractériser le lieu et la trace de celui qui y repose. Tout comme un monument, les proches peuvent venir rendre hommage, re-matérialiser la dispersion des cendres. D’ailleurs la loi va dans ce sens et impose désormais pour les cendres « un espace aménagé pour leur dispersion et doté d’un équipement mentionnant l’identité des défunts, ainsi qu’un columbarium ou des espaces concédés pour l’inhumation des urnes ». Les collectivités vont donc devoir s’équiper et attendre de leurs partenaires dans ce domaine d’être force de proposition.

* la revue Passage est une publication d’OGF diffusée à 80 000 exemplaires