N°10
 
 
Cité
 
 
 
 
 
 
 


Gravé dans le marbre

Tiré du grec " epi " - sur - et " taphos " - tombe, les épitaphes peuvent être les ultimes messages de morts illustres ou inconnus. Qu'ont-ils à dire ?

" Nous avons été ce que vous êtes. Vous deviendrez ce que nous sommes " peut-on lire à l'entrée du petit cimetière des Salles du Gardon dans le Gard. Avant d'être cocasse, élogieuse voire spirituelle, la vocation première de l'épitaphe est de rappeler aux vivants leur condition de mortels. Sur la tombe à Malte du Bailli de Brandenburg, ces quelques mots le prouvent : " De fumée et de terre nous sommes ; et la cendre est notre ultime destin. "


Plus qu'un dernier message à laisser aux générations futures ou qu'un résumé d'une destinée que l'on voudrait inoubliable, l'épitaphe insiste souvent sur la vanité de toute vie qui n'est finalement qu'un passage. Alors, bien sûr, dans un cimetière comme le Père-Lachaise - qui accueillit la grande bourgeoisie parisienne du XIXème siècle - les épitaphes grandiloquentes, à la gloire d'hommes célèbres inconnus aujourd'hui, sont légions. Mais, curieusement, les vrais grands hommes, dont la réputation a traversé les siècles, paraissent plus réalistes. William Shakespeare a voulu qu'on grave sur sa tombe : " Ici, il n'y a qu'un tas d'ossements sans importance. Passant, fous le camp ! " Même réalisme pour Paul Claudel, dans sa propriété de Brangues : " Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel. "

Fausse modestie ? Peut-être pour ces auteurs qui savaient laisser derrière eux une œuvre, des lignes qui seront plus lues que ces épitaphes gravées sur des tombes que l'on ne visite plus guère. D'ailleurs, aujourd'hui, les morts célèbres se font discrets. Gainsbourg, Barbara ou Mitterrand : aucun n'a voulu reposer sous une formule bien sentie.

A contrario, pour l'inconnu, qui n'a pas accès aux médias, l'épitaphe peut être un moyen de jeter un cri, de pouvoir enfin lancer le message de toute une vie. " Ah, pourquoi cesser d'exister, quand on n'a pas cessé de plaire ? " ou encore " Déçu par les hommes, jamais par son chien. " Mais l'inspiration n'est pas toujours au rendez-vous. Autant recourir alors aux épitaphes proposées sur catalogue comme ce " Fauvette, quand tu voleras au-dessus de cette tombe, chante-lui ta plus douce chanson. " On peut sourire, certes, mais on peut aussi être ému par ces derniers messages qui veulent transmettre de la douceur ou une souffrance, finalement de l'amour.

Pas étonnant dans ces conditions, que l'époque romantique ait consacré l'épanouissement de l'épitaphe. Et de la plus célèbre d'entre elles, celle d'Alfred de Musset qui fit graver sur sa tombe ces vers :



" Mes chers amis, quand je mourrai
Plantez un saule au cimetière
j'aime son feuillage éploré
La pâleur m'en est douce et chère
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormirai "


On planta donc un saule. L'ennui, c'est que la terre du Père-Lachaise ne convenait pas à cette qualité d'arbre... que l'on remplace cependant consciencieusement depuis.

L'idée de repos, de sommeil éternel vint avec le déclin d'un sentiment chrétien où tout n'est que gloire et lumière dans l'au-delà. De fait, au Moyen Age, pas question de repos pour les morts. Comme le prouve cette épitaphe d'un religieuse retrouvée dans la crypte de Jouarre : " Ce sépulcre recouvre les derniers restes de la bienheureuse Théodechilde, vierge sans tâche. Mère de ce monastère, elle apprit à ces filles, vierges consacrées au Seigneur, à courir vers le Christ. Morte, elle exulte finalement dans la gloire du Paradis.

" Un vaste programme qui, plusieurs siècles plus tard, n'était pas visiblement dans les projets du peintre de Marie-Antoinette, Elizabeth Vigée-Lebrun, qui faisait inscrire sur sa tombe " Ici, enfin, je repose. " Quant à l'humoriste Francis Blanche, il est encore plus explicite au cimetière d'Eze, dans les Alpes-Maritimes : " Laissez-moi dormir, j'étais fait pour ça. "