Parler
vrai sur le quatrième âge
Geneviève
Laroque, Présidente de la Fondation nationale de gérontologie, connaît parfaitement ses dossiers et jongle avec les statistiques.
Elle n'a pour autant rien d'une technocrate. Alliant humour et humanité, verve et intelligence, elle balaie poncifs et idées reçues
sur les personnes âgées. Sous des formules un tantinet
provocatrices, elle aborde des questions essentielles et nous engage
à la réflexion.
"
La mort est devenue une affaire de vieux
"
Dans l'esprit de nos contemporains, la mort est assimilée à
la vieillesse. Mourir de sa belle mort est presque un dû. C'est
un fait : aujourd'hui en Europe, moins de 8 % d'individus meurent avant
44 ans, le plus fort taux de mortalité se situant après
75 ans. Mais il n'en a pas été toujours ainsi, loin s'en
faut. Il suffit de regarder, dans la peinture et la statuaire occidentales, les représentations de danses macabres. Nourrissons, enfants, jeunes filles, jeunes gens et vieillards : toutes les générations
sont emportées dans la ronde. Si notre histoire peut s'enorgueillir
du trépas fort tardif de quelques hommes illustres, comme Louis
XIV à 72 ans et le philosophe Fontenelle à 99 ans, ce
ne furent là que des exceptions.
"
Les personnes âgées, dans leur immense majorité, vivent chez elles ou dans leur famille. "
On entend souvent dire que, dans nos sociétés
modernes et individualistes, les solidarités familiales se délitent, les personnes âgées se retrouvant de plus en plus "
placées ". Faux ! Sur les 4, 5 millions de personnes de plus
de 75 ans, 500 000 seulement vivent en institution, soit une sur neuf.
Quant aux plus de 85 ans, 85 % vivent encore chez eux ou chez leurs
proches. Cela étant, il ne faut pas confondre la proportion et
la quantité brute. Puisque la part des personnes très
âgées dans la population ne cesse d'augmenter, le nombre
de personnes vivant en institution croît en valeur absolue.
" S'occuper des vieux, ça a toujours été une
histoire de bonnes femmes ! "
Traditionnellement, la fonction de la femme a été de s'occuper
des faibles de la famille : enfants, vieillards, infirmes. Notre société
reste marquée par cet héritage socioculturel. L'aide et
les soins aux personnes âgées sont, aujourd'hui encore, essentiellement du ressort des femmes. A commencer par l'aide prodiguée
par les épouses à leur conjoint âgé, tout
bonnement parce qu'elles sont en général plus jeunes.
Quel que soit le cas de figure, les femmes sont en première ligne
pour assumer la charge des personnes âgées, parents, grands-parents
ou beaux-parents. Même si les hommes peuvent se montrer solidaires, sur le plan moral ou financier, ce sont les femmes qui aident ou gèrent
l'aide au quotidien. De ce point de vue, l'étude récente
du ministère de la Solidarité constatant le recul des
solidarités familiales, notamment dans les pays d'Europe du Sud, est particulièrement parlante . Au cours des trente dernières
années, souligne l'enquête, le rapport entre le nombre
de femmes de 45 à 69 ans et les plus de 80 ans a diminué
d'environ un tiers dans les pays de l'OCDE. C'est logique : plus les
femmes ont tendance à s'émanciper et à travailler, moins elles acceptent d'être désignées d 'office
comme les " aidantes naturelles " des parents âgés
dépendants.
"
Plus il y a de vieux en pleine forme, plus il y en a aussi en mauvaise
santé. "
Augmentation de la durée de vie, procréation
de plus en plus tardive, notre société connaît un
étirement généralisé du temps. A soixante-cinq
ans, on n'est pas vieux mais " senior ", on est une cible
marketing comme les autres et on s'en va gaîment crapahuter aux
Baléares. Toute ironie mise à part, les " vieux "
sont de plus en plus nombreux à jouer un rôle dans notre
société, parce qu'ils sont en bonne santé plus
longtemps. Mais, du fait des progrès de la médecine et
du recul de l'âge du décès, notre société
compte et comptera du même coup de plus en plus de vieux grabataires
ou perdant la tête. Quantitativement, plus il y a de vieillards
en bonne forme, plus il y en a aussi en mauvaise forme même si
l'espérance de vie avec incapacité augmente moins vite
que l'espérance de vie en bonne santé. Vous voyez le genre
de contradictions auxquelles nous sommes confrontés ! Pour dire
les choses autrement, c'est l'allongement de la durée de vie
des personnes âgées fragilisées - je préfère
le terme de fragile à celui de dépendant - qui pose problème.
La donne change complètement, autant du point de vue familial
que du point de vue institutionnel. L'entourage familial peut se mobiliser
un ou deux ans mais pas dix. Du côté des structures d'accueil, le parc existant est à la rigueur quantitativement suffisant
mais qualitativement inadapté. Il faudrait réaménager
et médicaliser un grand nombre d'institutions afin de répondre
de manière adéquate à la nouvelle catégorie
d'entrants.
"
Les personnes atteintes physiquement sont plus gérables que les
personnes qui perdent la tête. "
Avec les progrès de la domotique et de la robotique, avec la généralisation des services de livraison, et, bien entendu, avec le développement des structures d'aide et
de soins à domicile, les personnes âgées invalides
peuvent et pourront de plus en plus facilement continuer à vivre
chez elles. Le schéma idéal, c'est une personne âgée
dépendante physiquement mais qui, grâce à un matériel
para-médical performant et un système d'aide bien cadré
par la famille, peut garder son chez soi et vivre dans son environnement
familier. Dans ce cas, la famille ne supporte pas toute la charge, se
contentant d'apporter supervision, gestion
et tendresse. En revanche, si la personne âgée se met à perdre la tête, tout se complique. En général, l'entourage commence par
s'épuiser à la tâche, dans le souci d'éviter
le placement, puis finit par craquer et à se résoudre
à trouver une institution mais au prix d'une culpabilité
immense.
Tout le monde est d'accord : il manque des structures pour aider les
personnes souffrant d'atteintes des fonctions supérieures, notamment
de structures ambulatoires intermédiaires, comme les centres
de jour, pour les personnes qui sont dans " l'entre-deux ", c'est-à-dire qui commencent à perdre la tête. On
ne soulignera jamais assez que les maladies dégénératives
du type Alzheimer sont des maladies au long cours, avec une période
particulièrement douloureuse pour le malade, celle où
il entre dans le processus de dégradation, conservant une part
de ses facultés et donc une part de lucidité.
"
Je revendique le droit d'être vieille et malade, ou vieille et
folle, mais je refuse qu'on me réduise à ma vieillesse.
"
Sous des dehors de boutade, j'en viens, pour conclure, à
l'éthique. Ce que je veux dire par là, c'est que la notion
de vieillesse ne doit pas être réductrice et englober tout
l'individu. Il me paraît essentiel qu'un vieux soit traité
d'abord comme une personne, même si son âge doit être
un élément important et nécessite un abord spécifique.
L'air de rien, c'est lourd de conséquences. Aujourd'hui, le discours
officiel est politiquement correct. On affirme, notamment, que les vieux
ont droit à la même qualité de soins que les autres.
Mais les glissements sont tentants. Je pense aux soins palliatifs. Il
faut faire attention, sous couvert de bonnes raisons, à ce que
la médecine ne baisse pas les bras en se contentant de tapoter
la main de la vieille dame sous le seul prétexte qu'elle est
très vieille. Idem pour toutes les formes de démence sénile.
Si la société se préoccupe du jeune schizophrène, il faut qu'elle se préoccupe de la même manière
du vieillard qui a perdu la tête.
Propos recueillis par France Cottin
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ans, la Fondation nationale de gérontologie est un centre de
recherche, d'études, d'information et de documentation sur la
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