N°10
 
 
Dossier
 
 
 
 
 
 
 


Parler vrai sur le quatrième âge

Georges CatadoGeneviève Laroque, Présidente de la Fondation nationale de gérontologie, connaît parfaitement ses dossiers et jongle avec les statistiques. Elle n'a pour autant rien d'une technocrate. Alliant humour et humanité, verve et intelligence, elle balaie poncifs et idées reçues sur les personnes âgées. Sous des formules un tantinet provocatrices, elle aborde des questions essentielles et nous engage à la réflexion.


" La mort est devenue une affaire de vieux… "
Dans l'esprit de nos contemporains, la mort est assimilée à la vieillesse. Mourir de sa belle mort est presque un dû. C'est un fait : aujourd'hui en Europe, moins de 8 % d'individus meurent avant 44 ans, le plus fort taux de mortalité se situant après 75 ans. Mais il n'en a pas été toujours ainsi, loin s'en faut. Il suffit de regarder, dans la peinture et la statuaire occidentales, les représentations de danses macabres. Nourrissons, enfants, jeunes filles, jeunes gens et vieillards : toutes les générations sont emportées dans la ronde. Si notre histoire peut s'enorgueillir du trépas fort tardif de quelques hommes illustres, comme Louis XIV à 72 ans et le philosophe Fontenelle à 99 ans, ce ne furent là que des exceptions.

" Les personnes âgées, dans leur immense majorité, vivent chez elles ou dans leur famille. "
On entend souvent dire que, dans nos sociétés modernes et individualistes, les solidarités familiales se délitent, les personnes âgées se retrouvant de plus en plus " placées ". Faux ! Sur les 4, 5 millions de personnes de plus de 75 ans, 500 000 seulement vivent en institution, soit une sur neuf. Quant aux plus de 85 ans, 85 % vivent encore chez eux ou chez leurs proches. Cela étant, il ne faut pas confondre la proportion et la quantité brute. Puisque la part des personnes très âgées dans la population ne cesse d'augmenter, le nombre de personnes vivant en institution croît en valeur absolue.
" S'occuper des vieux, ça a toujours été une histoire de bonnes femmes ! "
Traditionnellement, la fonction de la femme a été de s'occuper des faibles de la famille : enfants, vieillards, infirmes. Notre société reste marquée par cet héritage socioculturel. L'aide et les soins aux personnes âgées sont, aujourd'hui encore, essentiellement du ressort des femmes. A commencer par l'aide prodiguée par les épouses à leur conjoint âgé, tout bonnement parce qu'elles sont en général plus jeunes. Quel que soit le cas de figure, les femmes sont en première ligne pour assumer la charge des personnes âgées, parents, grands-parents ou beaux-parents. Même si les hommes peuvent se montrer solidaires, sur le plan moral ou financier, ce sont les femmes qui aident ou gèrent l'aide au quotidien. De ce point de vue, l'étude récente du ministère de la Solidarité constatant le recul des solidarités familiales, notamment dans les pays d'Europe du Sud, est particulièrement parlante . Au cours des trente dernières années, souligne l'enquête, le rapport entre le nombre de femmes de 45 à 69 ans et les plus de 80 ans a diminué d'environ un tiers dans les pays de l'OCDE. C'est logique : plus les femmes ont tendance à s'émanciper et à travailler, moins elles acceptent d'être désignées d 'office comme les " aidantes naturelles " des parents âgés dépendants.

" Plus il y a de vieux en pleine forme, plus il y en a aussi en mauvaise santé. "
Augmentation de la durée de vie, procréation de plus en plus tardive, notre société connaît un étirement généralisé du temps. A soixante-cinq ans, on n'est pas vieux mais " senior ", on est une cible marketing comme les autres et on s'en va gaîment crapahuter aux Baléares. Toute ironie mise à part, les " vieux " sont de plus en plus nombreux à jouer un rôle dans notre société, parce qu'ils sont en bonne santé plus longtemps. Mais, du fait des progrès de la médecine et du recul de l'âge du décès, notre société compte et comptera du même coup de plus en plus de vieux grabataires ou perdant la tête. Quantitativement, plus il y a de vieillards en bonne forme, plus il y en a aussi en mauvaise forme même si l'espérance de vie avec incapacité augmente moins vite que l'espérance de vie en bonne santé. Vous voyez le genre de contradictions auxquelles nous sommes confrontés ! Pour dire les choses autrement, c'est l'allongement de la durée de vie des personnes âgées fragilisées - je préfère le terme de fragile à celui de dépendant - qui pose problème. La donne change complètement, autant du point de vue familial que du point de vue institutionnel. L'entourage familial peut se mobiliser un ou deux ans mais pas dix. Du côté des structures d'accueil, le parc existant est à la rigueur quantitativement suffisant mais qualitativement inadapté. Il faudrait réaménager et médicaliser un grand nombre d'institutions afin de répondre de manière adéquate à la nouvelle catégorie d'entrants.

" Les personnes atteintes physiquement sont plus gérables que les personnes qui perdent la tête. "
Avec les progrès de la domotique et de la robotique, avec la généralisation des services de livraison, et, bien entendu, avec le développement des structures d'aide et de soins à domicile, les personnes âgées invalides peuvent et pourront de plus en plus facilement continuer à vivre chez elles. Le schéma idéal, c'est une personne âgée dépendante physiquement mais qui, grâce à un matériel para-médical performant et un système d'aide bien cadré par la famille, peut garder son chez soi et vivre dans son environnement familier. Dans ce cas, la famille ne supporte pas toute la charge, se contentant d'apporter supervision, gestion… et tendresse. En revanche, si la personne âgée se met à perdre la tête, tout se complique. En général, l'entourage commence par s'épuiser à la tâche, dans le souci d'éviter le placement, puis finit par craquer et à se résoudre à trouver une institution mais au prix d'une culpabilité immense.
Tout le monde est d'accord : il manque des structures pour aider les personnes souffrant d'atteintes des fonctions supérieures, notamment de structures ambulatoires intermédiaires, comme les centres de jour, pour les personnes qui sont dans " l'entre-deux ", c'est-à-dire qui commencent à perdre la tête. On ne soulignera jamais assez que les maladies dégénératives du type Alzheimer sont des maladies au long cours, avec une période particulièrement douloureuse pour le malade, celle où il entre dans le processus de dégradation, conservant une part de ses facultés et donc une part de lucidité.

" Je revendique le droit d'être vieille et malade, ou vieille et folle, mais je refuse qu'on me réduise à ma vieillesse. "
Sous des dehors de boutade, j'en viens, pour conclure, à l'éthique. Ce que je veux dire par là, c'est que la notion de vieillesse ne doit pas être réductrice et englober tout l'individu. Il me paraît essentiel qu'un vieux soit traité d'abord comme une personne, même si son âge doit être un élément important et nécessite un abord spécifique. L'air de rien, c'est lourd de conséquences. Aujourd'hui, le discours officiel est politiquement correct. On affirme, notamment, que les vieux ont droit à la même qualité de soins que les autres. Mais les glissements sont tentants. Je pense aux soins palliatifs. Il faut faire attention, sous couvert de bonnes raisons, à ce que la médecine ne baisse pas les bras en se contentant de tapoter la main de la vieille dame sous le seul prétexte qu'elle est très vieille. Idem pour toutes les formes de démence sénile. Si la société se préoccupe du jeune schizophrène, il faut qu'elle se préoccupe de la même manière du vieillard qui a perdu la tête.

Propos recueillis par France Cottin


Créée par les pouvoirs publics il y a tout juste trente ans, la Fondation nationale de gérontologie est un centre de recherche, d'études, d'information et de documentation sur la vieillesse sous tous ses aspects : médical, démographique, historique, économique, sociologique.


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